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Christine Lagarde, rendez-vous en 2027

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Le mandat des banquiers centraux a connu une évolution considérable depuis 10 ans. Jusqu’où cela peut-il aller?

Nous sommes en 2027. À Francfort, Christine Lagarde achève son mandat de huit ans à la tête de la Banque centrale européenne. Lors d’une cérémonie d’adieu, Mario Draghi, son prédécesseur, la félicite on ne peut plus chaleureusement. "Elle a réussi à renforcer la crédibilité de l’euro", se réjouit celui qui a rejoint Goldman Sachs un an après son départ de Francfort. Dans quelques jours, c’est Pierre Wunsch, le gouverneur de la Banque nationale de Belgique, qui recevra les clés de la politique monétaire de la zone euro. La "petite Belgique" est une nouvelle fois récompensée au niveau international.

Les banquiers centraux sont intervenus non seulement dans la fixation du prix des actifs financiers, mais aussi dans l’organisation du système financier.

Entre deux petits fours et verres de champagne servis dans la salle de réception à Francfort, les banquiers présents se souviennent avec une certaine consternation de l’année 2021 lorsqu’une nouvelle crise avait frappé les économies industrialisées. Un an auparavant, la Federal Reserve américaine avait abaissé ses taux directeurs en territoire négatif. Donald Trump avait gagné sa bataille face à la Fed et du même coup assuré sa réélection grâce à la résistance de l’économie américaine. Pour la première fois de l’histoire, la Fed s’était inspirée de l’exemple tracé par la BCE en matière de taux négatifs. Une victoire pour la toujours jeune banque centrale qui gagnait ses galons en termes de crédibilité.

Mais en 2021, la crise avait frappé lourdement. Trop de déséquilibres économiques et financiers, notamment en matière d’endettement, s’étaient accumulés au fil des années. Ce n’est finalement qu’en 2023 que les taux d’intérêt européens seront remontés, soit douze ans après la dernière hausse, une éternité. "La relève de Lagarde" avait titré en Une le journaliste de L’Echo…

Stop. Ceci n’est que pure fiction. Personne ne peut prévoir l’avenir sur les marchés.

Ceci n’empêche toutefois pas de mettre en évidence des évolutions qui semblent structurantes pour les années à venir. C’est l’exercice délicat auquel s’est livrée Mathilde Lemoine, professeur à Sciences Po Paris et "chief economist" du groupe Edmond de Rothschild dans un ouvrage "Quelle finance en 2030?" (RB Editions) rédigé par différents experts.

Se focalisant sur l’avenir des banques centrales, Mathilde Lemoine constate que la crise financière a conduit ces dernières à s’immiscer dans la politique économique. Les banquiers centraux sont intervenus non seulement dans la fixation du prix des actifs financiers (via les achats sur le marché) mais aussi dans l’organisation du système financier (avec de possibles conflits d’intérêt). En achetant certains titres plutôt que d’autres, la BCE s’est immiscée dans la politique industrielle en privilégiant les entreprises ayant du collatéral (des actifs servant de garantie) comme les entreprises de services collectifs, ceci aux dépens des entreprises technologiques. Indirectement, il s’agit donc de la mise en œuvre d’une politique industrielle.

Les banques centrales pourraient-elles perdre leur indépendance avant 2030?

Autre reproche cité, l’instauration de taux négatifs a permis aux banques centrales de participer à la politique de redistribution des revenus, puisqu’il s’agit d’un impôt sur l’épargne. Tout ceci est de nature à remettre en cause l’indépendance des banques centrales. Mathilde Lemoine souligne qu’en participant à la conduite de la politique économique et en sortant de leur strict rôle d’accompagnement, comme le préconisait l’économiste Keynes, les banques centrales se sont fragilisées. Selon elle, la volonté de reprise en main des responsables politiques pourrait être violente. Les banques centrales pourraient perdre leur indépendance, avant même 2030, et ne pourraient la retrouver qu’au prix d’un resserrement de leur mandat, consacré à la seule stabilité des prix.

Par ailleurs, d’ici 2030, la Banque centrale de Chine pourrait rapprocher son mode de fonctionnement de celui de la Fed et de la BCE. De quoi créer trois grands pôles, américain, asiatique et européen. Et surtout, dit Mathilde Lemoine, de faire évoluer le marché des changes vers une sorte de quasi-fixité.

Si tel était le cas, ce serait une véritable révolution financière. Keynes aurait sans nul doute apprécié…

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