chronique

Crise, crash et boom, la liste de Shiller

Le prix Nobel d’économie et spécialiste des marchés, Robert Shiller, estime que les récits et les croyances influencent le comportement des individus et donc de l’économie.

Finalement, on s’habitue aux crises. Regardez cette attaque de drones contre des réserves pétrolières en Arabie Saoudite la semaine dernière. Oui, il y a eu une forte réaction du cours du brut. Mais sur les marchés boursiers, rien ou presque. Comme si la perspective d’une guerre avait déjà été anticipée par les traders…

Ce qui influence (ou pas) les marchés est parfois un mystère complet. Le prix Nobel d’économie Robert Shiller rappelle que la chute dramatique de la Bourse américaine intervenue le 28 octobre 1929, prélude à la Grande dépression des années 30, n’était liée ce jour-là à aucune nouvelle particulière. La seule nouvelle du jour, c’était le crash lui-même.

Shiller vient de publier un nouveau livre – c’est toujours un petit événement – "Narrative Economics: How Stories Go Viral and Drive Major Economic Events" (1).

Le professeur de Yale en est persuadé: les récits, les histoires, peuvent influencer le comportement des individus. Dans la foulée, cela peut impacter l’économie et faire bouger les marchés. Ce qu’il appelle la nouvelle "économie des récits" peut même nous aider à améliorer notre capacité prévisionnelle. Et à mieux nous préparer à des récessions, des dépressions ou des crises financières.

Parmi ces "histoires populaires" qui peuvent devenir virales et faire bouger les marchés, il cite la croyance que les actions technologiques ne peuvent que grimper ou que les prix de l’immobilier ne peuvent jamais baisser.

Pour le moment, la story du crash n’est pas contagieuse, dit Shiller.

Cette fois, la bonne nouvelle dans le chef de Shiller, c’est qu’il n’entrevoit pas de grosse crise à l’horizon. Une crisette peut-être, mais rien d’alarmant. Lors de la tournée de présentation de son ouvrage, il a souligné que les probabilités d’une récession aux USA sont jugées à moins de 50% pour 2020. Et si cette récession survient, elle ne sera pas particulièrement forte. De même, les Etats-Unis pourraient enregistrer une baisse des prix des logements mais rien de comparable à la crise de 2007. Quant aux cours des actions Faang (Facebook, Apple, Amazon, Netflix, Google), ils sont élevés mais on est bien loin des valorisations lors de la bulle des valeurs technos à la fin des années 90. Bref, pas de trace de cette "exubérance irrationnelle", si chère au Nobel d’économie.

S’il y a eu exubérance, on doit la chercher du côté du bitcoin, présenté comme la "monnaie du futur". Pour Shiller, on ne doit pas comprendre le fonctionnement du bitcoin pour en acheter. Il suffit de se laisser porter par la vague et par les "fluctuations excitantes" du cours. La contagion sur les réseaux sociaux fait le reste.

La croyance que "la machine remplace l’homme" a aussi régulièrement influencé l’histoire économique. Avec l’actuelle montée en puissance de l’intelligence artificielle, cette idée reprend de la vigueur. Si elle devient contagieuse – qu’elle soit vraie ou fausse d’ailleurs –, elle a le potentiel d’affecter la confiance des ménages et donc, in fine, l’économie.

Le maître du récit

S’il existe un "maître du récit", juge Shiller, c’est incontestablement le Président américain. Donald Trump continue à vivre le personnage qu’il incarnait dans la télé-réalité "The Apprentice". S’il dirige sa présidence de façon erratique, la relative robustesse de l’économie US joue jusqu’ici en sa faveur. Bien entendu, si une récession devait survenir, cela pourrait signifier sa perte car des contre-récits risquent d’évincer le sien.

Et la Bourse dans tout cela? Shiller souligne que le mot "crash" est associé à jamais à la chute de la Bourse américaine le 28 octobre 1929 suivie d’une autre baisse le lendemain. L’optimisme béat avait fait place à la déprime la plus totale.

Après 1929, les termes de "boom" et "crash" sont devenus viraux. Ce souvenir du crash a fortement imprégné les esprits, d’autant que le récit était assorti d’histoires de suicides, qui n’étaient pas toujours vérifiées. Si la réaction des autorités a été aussi ferme et décidée lors de la crise de 2008, c’est précisément pour éviter les affres des années 30.

Aujourd’hui, le sentiment persiste, çà et là, que les Etats-Unis pourraient connaître un autre crash. Pour le moment, cette "story" du crash n’est pas contagieuse. Mais attention, elle pourrait le devenir en cas de changement d’environnement, avertit l’économiste américain. Crise, crash, boom… À sa façon, Shiller est un maître du suspense.

(1) "Narrative Economics: How Stories Go Viral and Drive Major Economic Events" par Robert Shiller. Princeton University Press, 378 pages, 25 euros.

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