chronique

D'ING à Deutsche Bank, qui paie les pots cassés?

Depuis la crise financière de 2008, les contribuables, les employés bancaires mais aussi les actionnaires sont passés à la caisse. Mais curieusement, et des chiffres le montrent, les fautifs dans les banques sont souvent passés entre les gouttes.

Philippe de Woot, décédé voici une dizaine de jours, n’aurait pas apprécié l’annonce faite lundi dernier par le groupe ING. Tant sur le fond que sur la forme. Au cours de sa carrière et au fil de ses livres, l’économiste de l’UCL a toujours plaidé pour que l’éthique se (re) positionne au cœur des décisions stratégiques des entreprises. Avec la nécessité de se doter d’un CEO empreint d’humanisme. Une sorte de "statesmanship", défini comme étant l’art de gouverner avec sagesse.

On ne peut pas vraiment dire que Ralph Hamers, le patron hollandais d’ING, rencontre ces différents critères. L’annonce de la disparition de 7.000 emplois dans le monde, dont la moitié en Belgique, s’est réalisée de manière brutale. Comble du cynisme, Hamers avait même parlé au cours du week-end d’une nouvelle "excitante" à venir…

Bien entendu, on pourra toujours rétorquer qu’ING compte trop d’agences dans notre pays, que le processus de digitalisation est inéluctable (combien de fois vous êtes-vous rendu dans une agence bancaire cette année?) et que toute entreprise doit se projeter dans le futur. Tout cela est vrai. Mais que dire de cet objectif d’un rendement des fonds propres (return on equity) compris entre 10 et 13%, particulièrement ambitieux, quand on sait que les taux à long terme se situent à… 0,10% aux Pays-Bas? Cela fait une sacrée prime de risque. La banque se défend en affirmant que son "coût du capital" a augmenté. Mais, avec 13%, on est presque revenu avant 2007 lorsque les banques se devaient, année après année, d’afficher au moins 15% de return. Cette dictature des 15%, Philippe de Woot la considérait comme de la "folie absolue". Et on sait où tout cela nous a menés en 2008…

Les souvenirs de la crise bancaire de 2008-2009 restent d’ailleurs particulièrement tenaces. Demandez donc aux actionnaires de la Deutsche Bank qui ont vu le cours de l’action s’effondrer de 90% depuis lors. Une chute d’une telle ampleur doit d’ailleurs rappeler de bien pénibles souvenirs aux actionnaires de Dexia ou Fortis, balayés par la crise.

En catastrophe, les Etats, et donc les contribuables, avaient dû entrer en action pour sauver plusieurs banques en Europe.

Dans cette crise, le Financial Times (FT fait remarquer que les actionnaires ont eux aussi payé une très lourde partie de la facture liée à la mauvaise conduite des banques. Ils ont certainement bien davantage souffert que les dirigeants de ces mêmes banques.

Bon, c’est vrai, certains CEO ont perdu leur job dans l’aventure. Mais la plupart s’en sont relativement bien tirés, en évitant toute sanction de justice.

Une étude publiée par le "Wall Street Journal" montre que dans 156 actions intentées contre des grandes banques par le Département américain de la Justice, des responsabilités individuelles n’ont été épinglées que dans 19% des cas. Et seulement un cas a concerné un membre d’un comité exécutif d’une banque.

Impunité

Le cas Deutsche Bank est particulièrement éclairant. Voilà une banque condamnée à payer une amende de 14 milliards de dollars aux Etats-Unis pour avoir conçu et vendu des produits "toxiques", adossés à des crédits immobiliers.

Vu l’énormité du montant, on pourrait logiquement s’attendre à voir des employés ou dirigeants poursuivis. Ce n’est nullement le cas. Comme dans les dossiers JPMorgan, Bank of America ou Goldman Sachs, les banques négocient le montant de l’amende, tout en ayant l’assurance de ne pas devoir dévoiler le détail de leurs "erreurs" et le nom d’éventuels responsables.

Et, in fine, ce sont les actionnaires, propriétaires de la banque, qui sont touchés par de telles amendes. Dans le cas de Deutsche Bank, ce sont des fonds comme BlackRock, Vanguard ou Amundi et, derrière eux, une kyrielle de petits investisseurs.

Pour le FT, et on ne peut pas vraiment lui donner tort, les sanctions devraient également être imposées aux individus qui ont fauté. L’impunité qui leur est accordée ne fait rien pour renforcer la confiance dans les banques. Or, on sait que la confiance est le maître-mot pour tout banquier qui se respecte.

On se consolera peut-être en précisant la destination de ces amendes. Et on parle quand même ici de montants qui dépassent aujourd’hui allègrement les 200 milliards de dollars. Les sommes sont partagées entre le département américain de la Justice et les différents États, souvent celui de New York.

Si une bonne partie est versée au Trésor américain dans une caisse générale, une autre est destinée à alléger la charge des emprunteurs victimes des abus des banquiers. Allez, la morale est – en partie – sauve…

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