chronique

Et alors, cette inflation, cela vient pas ou pas?

Marc Lambrechts

La semaine de Marc Lambrechts | Oui, les cours pétroliers sont à la hausse. Mais l’inflation hors énergie reste désespérément basse. À moins que l’on n’assiste à une répétition des années 60 lorsque l’inflation a subitement décollé.

Si l’inflation américaine atteint désormais le niveau de 2% tant désiré par la Federal Reserve (Fed), on est encore bien loin du compte dans la zone euro. De quoi donner un peu davantage de cheveux gris à Peter Praet. Le mois dernier, l’inflation dans la zone euro est retombée à 1,2% contre 1,3% en mars. Même la croissance économique a marqué le pas. Le Produit intérieur brut (PIB) a ralenti à 0,4% au cours du premier trimestre 2018 contre 0,7% au cours du trimestre précédent.

Le chef économiste de la Banque centrale européenne n’en reste pas moins persuadé que l’inflation va repartir de l’avant. Si le ralentissement économique est survenu plus tôt que prévu, dit Peter Praet, c’est surtout lié à des facteurs exceptionnels. Il y a eu le timing de Pâques, un climat rigoureux, l’épidémie de grippe, les vacances… N’en jetez plus. Et évidemment, les menaces protectionnistes n’ont rien fait pour améliorer la situation. Mais, fidèle à lui-même, Praet veut rester confiant. "Sur la base des cours à terme actuels du pétrole, l’inflation devrait osciller autour de 1,5% au cours des mois à venir", a-t-il confié cette semaine. Et, il l’assure, la politique monétaire de la BCE continuera à s’adapter aux données économiques. Sous-entendu: si l’inflation et la croissance subissent encore un petit coup de mou, la BCE laissera ses taux d’intérêt en l’état pendant un certain temps encore.

Comme dans les sixties?

Les années 60, période de troubles sociaux et de manifestations (ici contre la guerre du Vietnam), mais aussi de hausse brutale de l'inflation. Va-t-on vers un "remake" en 2018? ©BELGAIMAGE

La situation européenne tranche avec celle des Etats-Unis. Pour Keith Wade, économiste en chef chez Schroders, la hausse de l’inflation américaine pourrait même devenir problématique pour les marchés cette année. Et ce n’est pas la récente augmentation des prix pétroliers qui le fera changer d’avis. Il pense même que l’inflation sous-jacente (qui ne tient pas compte du prix des produits pétroliers et des denrées alimentaires) augmentera elle aussi, à cause de la hausse du coût de la main-d’œuvre et des contraintes de capacités de production en fin de cycle économique.

Comme dans les années 60, on s’étonne aujourd’hui du niveau peu élevé de l’inflation, alors que le marché du travail est tendu.

Le plus intéressant dans son analyse est le parallèle dressé avec les années 60. Comme à l’époque, on s’étonne aujourd’hui du niveau relativement peu élevé de l’inflation, alors que le marché du travail connaît pourtant une situation très tendue. Comme si la fameuse "courbe de Phillips" ne fonctionnait plus. Wade explique cette rupture du lien entre chômage et inflation par un mélange de facteurs structurels, tels que la mondialisation et l’impact croissant de la technologie, ainsi que par des problèmes rencontrés pour mesurer avec précision le marché du travail (avec les travailleurs qui se sont retirés du marché du travail avant d’à nouveau y entrer).

Dans les années soixante aussi, dit-il, l’inflation américaine n’a pas réagi dans un premier temps face à l’évolution économique, avant de grimper en flèche subitement. Durant la première moitié de la décennie 60, le chômage a ainsi chuté de 7% à 3,5%, avec seulement un impact minime sur l’évolution des salaires. Après 1965, on a cependant assisté à un revirement de situation lorsque les prix ont augmenté de manière significative. L’inflation sous-jacente a alors atteint la barre des 6% à la fin de la décennie.

À noter qu’en France, avec les "accords de Grenelle" de mai 68 qui consacraient une hausse des salaires (du Smig notamment), la hausse des prix avait atteint 6,5%.

Aux USA, l’inflation était surtout dopée par la hausse des dépenses publiques liées au financement de la guerre du Vietnam et au programme national de "Great Society", une initiative du président Lyndon Johnson pour soulager la pauvreté et les discriminations raciales. Ce stimulus économique supplémentaire a fait baisser le chômage jusqu’au point où les salaires et les prix ont enfin commencé à augmenter.

Wade le reconnaît: si le degré de stimulation n’est pas le même aujourd’hui, le point commun avec les années 60 est l’augmentation significative des dépenses publiques en fin de cycle économique. Et certains se demandent si la Fed ne risque pas de courir après les faits et de perdre la maîtrise sur l’inflation. Dans les années 60, la Fed n’avait pas resserré sa politique monétaire assez vite pour enrayer la hausse de l’inflation. En conséquence, elle a nourri l’attente de ceux qui tablaient sur plusieurs hausses supplémentaires des taux d’intérêt, enclenchant ainsi une spirale salaires-prix.

Comme pour confirmer les propos de Wade, le patron de JPMorgan Chase, Jamie Dimon, l’un des hommes les plus écoutés à Wall Street, confie qu’il est parfaitement possible que l’inflation devienne subitement plus vigoureuse, ce qui pourrait provoquer des hausses de taux d’intérêt plus fortes que généralement anticipé par les marchés. Il serait même sage, ajoute-t-il, de se préparer à voir les taux américains à 10 ans grimper au niveau de 4% (contre 2,97% actuellement). Une hausse non négligeable susceptible de causer des dégâts sur les marchés. La clé, dit-il, c’est que nous sommes engagés dans des contrées monétaires jamais explorées auparavant, avec des banques centrales qui sortent progressivement de gigantesques programmes de rachats d’actifs (QE). De quoi provoquer certaines turbulences. Cela paraît inévitable.

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