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L’art de reconnaître ses erreurs de prévision

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"Oui, je me suis trompé". Quand l'économiste Stephen Roach (ex-Morgan Stanley) et le gestionnaire Warren Buffett (Berkshire Hathaway) reconnaissent s'être plantés dans leurs prévisions et choix d'investissement. Satanée crise du coronavirus!

C’est visiblement le temps des mea culpa. Cette crise du coronavirus a pris pas mal de grands stratèges à revers, surtout aux États-Unis. Prenez Warren Buffett, le gestionnaire milliardaire de Berkshire Hathaway. Lors de l’assemblée générale des actionnaires de son groupe, il a bien dû avouer quelques malheureuses erreurs au cours des derniers mois. Certains actionnaires se demandent pourquoi Buffett n’a pas profité des "soldes" sur les marchés pour ramasser davantage d’actions à un cours intéressant.

Petit retour en arrière. En février-mars 2020, au début de la pandémie, on a assisté à un véritable "coronakrach" sur les marchés boursiers, l’indice Standard and Poor’s 500 dégringolant en quelques semaines de quelque 35%. Mais ensuite, le rebond a été pour le moins fulgurant, avec une progression de près de 90% de l’indice boursier américain. Et qu’a fait Buffett? Il a vendu une partie de ses actions Apple (empochant quand même au passage 11 milliards de dollars), il a désinvesti de ses actions de compagnies aériennes comme Delta Air Lines et Southwest Airlines et réduit ses positions dans les valeurs bancaires. Autant de valeurs qui ont nettement rebondi durant l’année 2020. "Ce n’est pas un moment glorieux dans l’histoire de Berkshire" a concédé Buffett, en évoquant surtout son désinvestissement dans les sociétés aériennes. Globalement, la reprise économique a dépassé ses attentes, grâce au déploiement des mesures d’aide. Buffett n’a toutefois plus vraiment l'intention d’investir à nouveau dans l’aérien étant donné les pressions qui risquent de persister en matière de voyages.

L’erreur est évidemment humaine, mais cela commence à faire beaucoup dans le chef de celui que l'on appelle "l'oracle d'Omaha".

L’erreur est évidemment humaine mais cela commence à faire beaucoup dans le chef de celui que l'on appelle "l'oracle d'Omaha". En février dernier, dans sa lettre annuelle aux actionnaires, il avait déjà fait part d’une terrible erreur à ses yeux. En 2016, Berkshire avait acheté Precision Castparts (PCC) pour 37 milliards de dollars. Il était confiant pour l'avenir de ce fabricant d’équipements pour l'industrie aérospatiale. Mais, l'an dernier, à la suite de vents contraires pour le secteur, il a dû acter une réduction de valeur de près de 10 milliards de dollars sur sa position. "J'étais trop optimiste. PCC est loin d’être ma première erreur de ce genre. Mais c’en est une grosse."

Les investisseurs se consoleront avec les performances de l'action Berkshire Hathaway qui bat nettement le S&P 500 depuis le début de l'année, gagnant 25% contre 12% pour l'indice. De quoi mettre un peu de baume au coeur après les déceptions de ces deux dernières années.

Stephen Roach: pas de double dip. ©AFP

Pas de "double dip"

Buffett n’est pas le seul à avoir mal apprécié la durée de la crise et l’intensité de la reprise. L’économiste américain Stephen Roach, professeur à la Yale University, a aussi avoué très humblement son erreur. L’ancien stratège de Morgan Stanley avait prévu l’été dernier que les États-Unis n’échapperaient pas à une rechute en récession ("double dip"). Il pensait que la reprise naissante serait suivie par une rechute, comme lors de huit des onze récessions précédentes observées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il avait même pointé que cette  récession à double creux surviendrait à la mi-2021. Or aujourd’hui, on parle plutôt d’une surchauffe possible de l’économie américaine. Comment expliquer ce qu’il nomme sa pire erreur de prévision en 50 ans de carrière? En gros, une campagne de vaccination (très) réussie aux États-Unis, l'effet des politiques de relance de Joe Biden (les Bidenomics) et aussi cette impatience des Américains à retrouver une vie normale (au mépris parfois des règles sanitaires). "Ce n’est pas ma première erreur de prévision, mais c’est sans doute la plus flagrante" admet Roach. Allez, petite consolation pour lui, s'il avait effectué la même prévision d'un "double dip" en Europe, il aurait eu totalement raison. La zone euro vient en effet d'afficher deux trimestres négatifs en matière de croissance. Pas de chance... 

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