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La destruction créatrice pour sauver l'économie

Chroniqueur, newsmanager

C’est le grand retour de Schumpeter et de son concept de destruction créatrice dans cette crise du Covid. Et c’est plutôt une bonne nouvelle...

"Schumpeter is back". Le professeur américain d’économie Barry Eichengreen a été l'un des premiers à dégainer dans le cadre de cette crise du Covid-19.  Parmi toutes les mauvaises nouvelles, dit Eichengreen dans le magazine Prospect, il y a un point positif: la destruction créatrice pourrait sauver l’économie du coronavirus. Rien que cela. La disparition d’anciennes entreprises et même d’industries entières, comme l’indiquait Joseph Schumpeter (1883-1950) après la Grande dépression des années 30, va permettre à de nouveaux innovateurs d’émerger. Le tout est de savoir aujourd’hui qui va remplacer quoi.

Eichengreen parle, non sans humour, des "vierges du shopping online" qui pendant le confinement ont perdu leur "innocence digitale" et qui vont sans doute conserver certaines habitudes. Les voyages d’affaires ne vont pas non plus disparaître mais il y en aura certainement moins, dans la mesure où les entreprises ont découvert les avantages des vidéoconférences par Zoom et Microsoft Teams.

Ceci étant, la situation crée un profond dilemme pour les décideurs politiques. La destruction créatrice pourrait obliger un réceptionniste d’hôtel à se reconvertir en travailleur du secteur de la santé. Mais si un gouvernement se montre trop généreux pour protéger les hôtels et leurs emplois, le réceptionniste n’aura que peu d’incitants à suivre des formations pour lui permettre une reconversion.

L'économiste Philippe Aghion est nettement plus optimiste que Schumpeter sur l’avenir du capitalisme.

Chez Standard and Poor’s, l’économiste Sylvain Broyer embraye dans la même direction. Ce dont l’économie européenne a besoin aujourd’hui, c’est d’un mélange de Keynes et de Schumpeter, dit-il. L'économiste John Maynard Keynes aurait adoré le programme européen de relance. Quant à Schumpeter, il aurait pointé la forte création de start-ups en France mais aussi en Allemagne comme un processus de renouvellement du tissu économique, susceptible de créer de la valeur.    

Le pouvoir de la destruction créatrice

Et puis, "last but not least", il y a Philippe Aghion, un économiste français, cité comme un prix Nobel potentiel. Professeur au Collège de France et à la London School of Economics, il a développé une nouvelle théorie de la croissance en lien avec l'approche de  Schumpeter. Il avance ses idées dans un livre, "Le pouvoir de la destruction créatrice" (Odile Jacob), écrit avec Céline Antonin et Simon Bunel.

Selon Aghion, c’est  bien la destruction créatrice, chiffres à l’appui, qui a hissé nos sociétés à des niveaux de prospérité inimaginables il y a à peine deux cents ans.  Et plutôt que de vouloir dépasser le capitalisme, il faut chercher à mieux le réguler. Aghion est nettement plus optimiste que Schumpeter sur l’avenir de ce capitalisme. L’économiste autrichien anticipait l’élimination des petites et moyennes entreprises par les gros conglomérats avec comme conséquence inéluctable la disparition de l’entrepreneur et le triomphe de la bureaucratie. Pour sa part, Aghion pense que l’État doit jouer son rôle pour éviter que des entreprises ne deviennent hégémoniques, empêchant l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché.

Autre idée, surtaxer le capital serait nuisible pour l’innovation. Aghion va ici totalement à l’encontre des idées de Thomas Piketty qui, dit-il, décrit un monde où il n’y a que des rentiers et pas d’innovateurs. Pour le professeur Aghion, ce ne sont pas les "Steve Jobs" de ce monde qui doivent être pénalisés fiscalement mais plutôt des rentiers du capitalisme comme l'homme d'affaires Carlos Slim qui a accru sa fortune en profitant de la privatisation du système mexicain de télécommunications et de sa transformation en un monopole privé peu régulé.

Enfin, autre conclusion importante du livre, les entreprises qui innovent et automatisent sont créatrices nettes d’emplois. Taxer les robots constituerait une erreur. Au contraire, il faut inciter les entreprises à innover tout en protégeant les personnes qui  sont susceptibles de perdre leur emploi (modèle de "flexisécurité" à la danoise). Avec brio, Philippe Aghion nous livre quelques clés importantes pour dessiner notre futur. En ces temps moroses, on aurait tort de s'en priver.

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