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La guerre des monnaies digitales est annoncée

Chroniqueur, newsmanager

C'est la guerre des monnaies, version 2.0. Entre le bitcoin et le Libra, rebaptisé Diem, les banques centrales veulent conserver leur monopole. La BCE planche sur un euro digital. La Suisse avance.

Imaginez un instant que vous puissiez détenir un compte en euros directement auprès de la Banque centrale européenne (BCE), peut-être même assorti d’un taux d’intérêt? Cet euro numérique ou euro digital constituerait la forme ultime de monnaie, la plus sûre, puisque déposée à  la source, auprès de l’institution qui imprime les billets et gère la politique monétaire. Que deviendraient alors les banques commerciales où nous avons encore tous des dépôts? Les banques disparaîtraient-elles du paysage ?

Nous n’en sommes pas encore là. Mais la BCE planche bel et bien sur la création d’un euro digital. Et elle n’est pas la seule. De la Suède à la Chine en passant par la Suisse, on y pense. La Banque nationale suisse a même annoncé jeudi avoir bouclé une étude de faisabilité d’une telle monnaie en collaboration notamment avec la Banque des règlements internationaux (BRI), la "banque des banques centrales". Le projet baptisé Helvetia ne concerne toutefois pas le particulier, tout au moins dans un premier temps.

La pandémie a encore renforcé l'attrait pour les paiements numériques, notamment les règlements sans contact.

À n’en pas douter, la première banque centrale qui mettra en place une telle monnaie numérique jouira d’un avantage compétitif. Car ne nous leurrons pas, les banques centrales sont également concurrentes entre elles, leurs monnaies sont en compétition. Les instituts d’émission partagent toutefois une volonté commune : ils veulent à tout prix conserver leur monopole monétaire. C’est pourquoi ils voient d’un mauvais œil l’intérêt renouvelé pour le bitcoin. Ce dernier, qui se présente comme un rempart face à la planche à billets trop souvent utilisée par les banques centrales, flirte à nouveau avec les 20.000 dollars. Il a surtout réussi à attirer de gros investisseurs. Même des gestionnaires renommés comme Stanley Druckenmiller, l’ex-bras droit de Soros, et Paul Tudor Jones ont succombé aux sirènes de cette cryptomonnaie.  Mais le bitcoin, qui conserve un parfum très spéculatif, n’est sans doute pas l’actif le plus dangereux aux yeux des instituts d’émission. C’est le Libra, la monnaie annoncée en 2019 par Facebook, qui a soulevé le plus de critiques. Car ici on parle potentiellement de près de 3 milliards d’utilisateurs potentiels. Les critiques ont été telles de la part des régulateurs (craintes pour la stabilité du système financier, risques de blanchiment d'argent..) que les partenaires de la première heure, Visa, PayPal et Mastercard, ont quitté précipitamment le navire.

Cette semaine, l’association Libra, qui pilote le projet, a annoncé son changement de nom en "Diem". Le projet, qui regroupe des sociétés comme Spotify, Uber, Lyft, Iliad ou Coinbase, a surtout revu ses ambitions à la baisse, en tenant compte des remarques des régulateurs. L'association compte lancer prochainement une “stablecoin”, soit une monnaie liée à un autre actif, en l’occurrence le dollar.

La pression sur les banques centrales ne va pas faiblir. La pandémie a encore renforcé l'attrait pour les paiements numériques, notamment les règlements sans contact, même si les chiffres montrent que les citoyens tiennent encore à leur cash. C'est pourquoi du côté de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde et Fabio Panetta soutiennent qu'un euro numérique existerait parallèlement aux espèces.

La BCE n'a pas encore pris officiellement la décision de lancer un tel euro digital. Dans un rapport, elle met d'ailleurs en avant les risques pour la stabilité financière. Car imaginons une nouvelle crise bancaire comme en 2008. Les épargnants auraient tôt fait de quitter leurs comptes bancaires traditionnels pour se reporter vers les euros numériques (plus sûrs) auprès de la BCE. Une sorte de grand “bank run” digital, capable de créer un vrai chaos.

Les questions restent donc nombreuses. La BCE pourrait-elle passer au-dessus de la tête des banques et offrir des comptes aux particuliers? Ces dépôts auprès de la BCE doivent-ils être limités en termes de montant? Doivent-ils être assortis d'un taux d'intérêt? Les réponses à ces questions détermineront le paysage financier des décennies à venir.

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