chronique

La leçon d'économie aux Européens

Rédacteur en chef-adjoint

Ben Bernanke sort ses mémoires de crise. L’ancien président de la Réserve fédérale se montre plutôt fier du bilan américain. Pour l’Europe, c’est une autre histoire. Les chiffres de croissance et du chômage, de part et d’autre de l’Atlantique, sont implacables.

The Courage to Act. Nul besoin sans doute de traduire le titre du livre. Dans ses mémoires sur les années de crise, qui paraissent également en français (1), Ben Bernanke, l’ancien président de la Réserve fédérale (Fed), se réjouit du fait que les erreurs des années 30 n’ont pas été répétées. "Cette fois, nous avons agi" écrit-il. Pour la petite histoire, c’est son épouse Anna, "l’amour de sa vie", qui lui a suggéré le titre du livre. Dans cet ouvrage de plus de 600 pages, Bernanke remercie ses collègues de la Fed et également les équipes du Trésor américain pour avoir réussi à contenir la plus grave crise depuis la Grande Dépression des années 1930.

En revanche, la Vieille Europe n’est nullement épargnée par les critiques, voire les railleries. Que ce soit Jean-Claude Trichet et son trop grand penchant pour l’austérité ou Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, qui avait qualifié d'"inconscient" le choix de la Fed de procéder en novembre 2010 à une nouvelle salve de quantitative easing (QE ou assouplissement monétaire via un rachat d’obligations). Ce n’est que plus de cinq ans plus tard que la Banque centrale européenne (BCE) allait à son tour réellement se jeter à l’eau. Un peu tard aux yeux de celui qui a dirigé la Fed de 2006 à 2014.

Évidemment, Bernanke sait que pas mal d’Européens ont accusé le capitalisme "cow-boy" à l’américaine d’être le principal responsable de la crise. À raison. Mais il rappelle aussi que les banques européennes qui ont acheté aveuglément les titres hypothécaires pourris sont loin d’être irréprochables dans l’aventure. Et là, on ne peut pas vraiment lui donner tort.

Alors oui, Bernanke concède quand même quelques erreurs. Comme de ne pas avoir abaissé directement les taux directeurs lors de la chute de Lehman Brothers le 15 septembre 2008. Il regrette aussi l’impossibilité d’avoir pu sauver cette banque d’affaires. Légalement, la Fed n’en avait pas les capacités. Surtout, il n’y avait pas d’acheteur. La seule banque intéressée était la Barclays Bank. Mais les autorités britanniques, voyant d’un très mauvais œil le fait de récupérer la "patate chaude", ont opposé leur veto.

Match USA-Europe

Plus généralement, c’est la comparaison entre les performances économiques des Etats-Unis et de l’Europe depuis le début de la crise qui apparaît assez cinglante. "L’Europe a opté pour la mauvaise voie. Même si l’austérité dans les pays européens les plus endettés était sans doute inévitable, elle a poussé l’Europe plus profondément dans la récession". Pire, il faut quand même rappeler que la BCE, pilotée par Jean-Claude Trichet, a remonté ses taux à deux reprises en 2011. En pleine crise européenne.

Pour mieux appuyer son propos, Bernanke dégaine ses chiffres. Il les a même actualisés dans une tribune publiée cette semaine dans le "Wall Street Journal". Selon lui, le fait de ne pas avoir recouru en Europe à une politique monétaire et budgétaire agressive est une des principales raisons pour laquelle la production dans la zone euro reste toujours de 0,8% sous son pic d’avant la crise. Aux Etats-Unis, en revanche, la production se situe 8,9% au-dessus de son pic précédent. Une sacrée différence.

Quant au taux de chômage, il est à 11% actuellement dans la zone euro contre 5,1% à peine aux Etats-Unis. Il y a cinq ans, les taux étaient respectivement de 10,2% et de 9,4%, soit des niveaux assez similaires pour ces deux grandes régions du monde.

Quelque six ans après la Fed, souligne Bernanke, la BCE a donc débuté un programme de QE enfin digne de ce nom alors que dans le même temps la politique budgétaire est devenue moins restrictive. Il n’est donc pas surprenant que les perspectives européennes s’améliorent aujourd’hui… même si, dit-il, il faudra des années pour récupérer la croissance perdue au cours des années récentes.

Dans l’intervalle, l’Europe ne doit surtout pas oublier de combler les failles de son Union économique et monétaire, qui fonctionne toujours sans véritable union budgétaire.

En début de semaine, Jan Smets, le gouverneur de la Banque nationale de Belgique et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, ne disait finalement pas autre chose. Lors d’un exposé au Cercle du Lac, Smets confiait qu’après l’épisode grec du mois de juillet, l’Europe est désormais préoccupée par la situation des réfugiés. Ce qui est évidemment normal. Mais après, ce sera sans doute le Royaume-Uni, avec la question de son appartenance à l’Union européenne, qui monopolisera l’attention. Face aux diverses échéances, il ne faudrait pas perdre de vue la nécessité d’approfondir l’Union économique et monétaire, avertit Smets.

Car, oui, ce serait vraiment dommage d’attendre la prochaine crise pour agir…

(1) "The Courage to Act: A Memoir of a Crisis and Its Aftermath" par Ben Bernanke, éditions W.W. Norton, 624 pages. Le livre est publié en français sous le titre "Mémoires de Crise" aux Éditions du Seuil, 640 pages, 28 euros.

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