chronique

Le dernier gourou boursier

Le dernier gourou boursier. Jim Rogers, qui a fondé le fonds Quantum avec George Soros, reste une sorte de légende sur les marchés boursiers. Il nous prédit un "marché baissier global" en raison d’un endettement qui n’a cessé de grimper. Mais, il a loupé le grand marché haussier qui s’est déclenché depuis mars 2009 à Wall Street.

À l’âge de 73 ans, l’Américain Jim Rogers est-il le dernier gourou boursier encore en activité dans le monde? Car, on doit bien le constater, le gourou est bel et bien une espèce en voie de disparation. L’explosion de la bulle internet au début des années 2000 et la crise de 2007-2008 ont balayé pas mal d’experts et autres oracles du paysage boursier. Mais Jim Rogers semble résister. Interrogé par l’hebdomadaire américain "Barron’s", l’ancien partenaire de George Soros dans le fonds Quantum, fait part de ses prévisions. Et elles ne sont pas très encourageantes pour les Bourses.

Celui qui réside désormais à Singapour ne voit que très peu d’opportunités sur les marchés. Selon lui, la progression de l’endettement partout dans le monde et l’argent trop facile pourraient nous mener à un "global bear market", un grand marché baissier. "Nous allons avoir un très sérieux problème", avertit celui que l’on peut qualifier d’"aventurier de la Bourse". Il concède que les indices boursiers pourraient enregistrer une dernière petite vague haussière. Ceci parce que les banques centrales paniquent face à la situation actuelle et vont tenter de conserver les taux d’intérêt le plus bas possible. Mais tout cela va mal se terminer, avertit l’auteur de livres financiers à succès dont "The Investment Biker", qui mêle ses périples à moto autour de la planète à des conseils d’investissement.

Les archives peuvent être cruelles pour certains prévisionnistes.

Aujourd’hui, dit-il, la Bourse américaine est engagée dans un marché haussier depuis six ans et demi. Or, les marchés ont toujours enregistré un repli après une période de 4 à 7 ans. La correction est donc proche. Et le prochain marché baissier devrait être pire que les précédents, car la dette est bien plus importante, indique-t-il.

C’est là un point clé du raisonnement de Rogers: on a connu un grave problème en 2008 à cause de la dette élevée. Mais depuis lors, cette dette a crevé tous les plafonds. "Aucun pays n’a réduit sa dette depuis 2008. Au contraire, la dette n’a fait qu’augmenter". Et les problèmes risquent de provenir des Etats-Unis. Parce que c’est la banque centrale américaine qui est la plus fautive à ses yeux. "Nous avons commencé à imprimer toute cette monnaie et tous les autres pays nous ont copiés. C’est la première fois dans l’histoire que toutes les principales banques centrales du monde (Japon, Etats-Unis, Grande-Bretagne, zone euro) impriment de telles quantités de billets".

Dès lors, être investi en actions ne sera guère porteur, précise-t-il. Pour la Chine – un pays qu’il connaît bien –, il dit avoir été acheteur d’actions lors de la chute du marché en juillet. Mais depuis lors, il n’a plus été très actif. Par ailleurs, il reste à l’achat de matières premières agricoles tout en pensant que le pétrole a probablement atteint un plancher.

Alors quel crédit accorder à ces différentes prédictions? Tout d’abord, Rogers reconnaît qu’il a ralenti ses activités d’investisseur ces derniers temps. Et surtout qu’il n’a, pour l’instant, pas toujours confiance… dans ses propres convictions. Curieuse affirmation pour un gourou!

En puisant dans nos archives, nous avons retrouvé ce qu’il disait en juin 2009 alors que les indices boursiers américains avaient repris plus de 30% depuis leur plancher du 9 mars 2009. Depuis lors, les marchés US n’ont d’ailleurs globalement jamais cessé de grimper.

Mais à l’époque, Rogers ne percevait qu’une "phase haussière temporaire" dans un cycle fondamentalement baissier. Et il a répété le même constat en 2010. Pas de chance…

Voici aussi ce qu’il nous confiait dans un entretien en 1995. Il pensait que l’Europe pourrait se doter d’une monnaie unique, mais uniquement avec un petit groupe de pays, dont serait exclue la Belgique. "La Belgique a trop de problèmes. Le franc belge devra sans doute dévaluer. Vous avez trop de problèmes avec le niveau dramatique de votre dette, votre fragmentation politique…". Oui, les archives des journalistes peuvent être cruelles pour certains prévisionnistes…

Mais ce serait bien entendu occulter la justesse de certaines de ses prévisions sur les marchés émergents ou les matières premières. Et cela n’enlève rien non plus à ses conseils de sagesse pour les investisseurs. La première règle est de ne jamais investir dans quelque chose que l’on ne connaît pas. La deuxième: toujours acheter bas et vendre haut (buy low, sell high). "Cela a l’air simple mais c’est extrêmement difficile. Mais il faut toujours se souvenir de cela, surtout lorsqu’en tant qu’investisseur, on est submergé par les émotions, entre hystérie et panique". Pour être un investisseur à succès, il faut donc un savant mélange de psychologie, d’histoire et de philosophie. Et se souvenir que l’économie et les marchés boursiers sont deux choses différentes. Comme l’indiquait Paul Samuelson, prix Nobel d’économie en 1970, "le marché boursier a anticipé neuf des cinq dernières récessions." Tout est dit ou presque…

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