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Le grand basculement des valeurs du XXIe siècle

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Les indices boursiers américains battent tous les records. Tout comme le constructeur de voitures électriques Tesla. Le monde de l'investissement est-il entré dans une nouvelle ère?

Il en faut davantage pour déstabiliser les marchés. Mercredi, la banque centrale américaine a annoncé la réduction de son dispositif anti-crise, mais les indices boursiers n’ont nullement frémi, ils ont continué à inscrire de nouveaux records. L’indice Dow Jones est même passé au-delà du seuil des 36.000 points cette semaine, plus de 20 ans après la publication d’un livre intitulé "Dow 36.000" qui avait beaucoup défrayé la chronique en 1999.

Le journaliste James Glassman et l’économiste Kevin Hassett y prévoyaient que le Dow Jones pourrait facilement tripler en l’espace de trois à cinq ans. C’était juste avant l’explosion de la bulle Internet. Comme quoi, il ne faut jamais avoir raison trop tôt...

Le confinement a montré qu'un bon nombre d'activités pouvaient fonctionner grâce aux outils digitaux en mode télétravail.

Ce cap franchi, James Glassman n’hésite pas à remettre le couvert. Dans le Wall Street Journal, il explique que l’on peut se préparer à un Dow 1 million! Car si l’indice augmente au même rythme que ces 50 dernières années, on arrivera à 1.573.865 points dans un demi-siècle. Voilà qui a le mérite d'être précis.

Bien entendu, le parcours sera peut-être erratique, comme il le fut ces 50 dernières années, avec le krach de 1987, la dégringolade boursière de 2000-2002 ou la crise de 2008. Mais les cours des actions progresseront sur le long terme.

Qui seront les vrais gagnants?

Aujourd’hui, la question est surtout de savoir si la formidable hausse des indices, surtout aux USA, peut se poursuivre au rythme actuel. Si une valeur comme Tesla peut sans cesse franchir de nouveaux sommets, après avoir rejoint le clan des capitalisations à plus de 1.000 milliards de dollars. Avec au passage un rapport cours/bénéfices de 400!

Philippe Gijsels, stratégiste de BNP Paribas Fortis, a raison de dire que "this time is different" sont les quatre mots les plus dangereux du monde de l'investissement. Dans un récent commentaire sur les marchés, l’analyste boursier ne pouvait toutefois pas s’empêcher d’écrire que nous vivons dans un nouveau monde d’investissement, un univers où les théories classiques ne se vérifient plus et où la logique a changé du tout au tout. Est-on dans une période de grande rupture? Oui, répond assez catégoriquement Philippe Dessertine, professeur à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne et directeur de l'Institut de haute finance, qui est l'auteur de l'excellent livre "Le Grand Basculement" (chez Robert Laffont).

Dans le chef des décideurs politiques et des banques centrales, depuis la crise de 2008, les indices ne doivent plus décrocher.

Selon lui, le Covid-19 pourrait marquer le début du XXIe siècle comme la Première Guerre mondiale avait constitué le véritable début du XXe. Le confinement a montré qu'un bon nombre d'activités pouvaient fonctionner grâce aux outils digitaux en mode télétravail. C'est là une des réponses à nos problèmes environnementaux. Et cette troisième décennie du XXIe siècle appartiendra sans nul doute à ceux qui ont l’intuition des technologies permettant le développement durable.

Historiquement, le grand principe des périodes de basculement et d’innovation est un chamboulement général dans la représentation des valeurs financières. Dans un premier temps, il est compliqué de distinguer les vrais gagnants et les perdants. D’où les interrogations sur Tesla ou sur les cryptomonnaies, de vrais investissements de rupture.

Le règne du faiseur de monnaie

Ce qui apparaît clairement, souligne le professeur Dessertine, c’est que depuis la crise de 2008, les indices ne doivent plus décrocher. Dans le chef des décideurs politiques et des banques centrales, il n’est plus question de risquer un effondrement de l’économie commençant par la sphère financière.

Il est clair que jusqu'ici, l'Europe a amplement raté le grand basculement technologique.

La situation n’est évidemment pas dénuée de risques. Quand la personnalité la plus importante d’une économie est un banquier central, il est légitime d’être inquiet. Si le faiseur de monnaie remplace le faiseur de richesse au sommet du système, il y a de grands risques que le spectre d’une crise terrible se fasse jour, dit-il.  

Autre constat important: l’Europe s’est dramatiquement détournée des technologies numériques et de la data après l’effondrement des valeurs internet au tournant des années 2000. Elle en paie le prix, et elle le paiera encore longtemps en raison de son absence criante dans le grand concert des mégavalorisations du XXIe siècle. LVMH, le spécialiste français du luxe, est devenu la première capitalisation européenne. Cela doit nous faire réfléchir. Il est clair que jusqu'ici, l'Europe a amplement raté ce grand basculement technologique.

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