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Le match que la BCE ne peut pas perdre

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Un match Karlsruhe contre Francfort. Les juges allemands contre Christine Lagarde et les siens à la Banque centrale européenne. C'est le futur de la zone euro qui est en jeu. Et la BCE joue gros.

Cette semaine, Angela Merkel a annoncé que les matchs de football de la Bundesliga vont reprendre en Allemagne à partir de la mi-mai. Mais en coulisses, c’est un autre match, bien plus important, qui va se jouer: Karlsruhe contre Francfort. La Cour constitutionnelle allemande contre la Banque centrale européenne (BCE).  

Comme si la situation n’était pas déjà assez tendue, la Cour allemande a ajouté mardi une couche à la crise, en exigeant que la Banque centrale européenne justifie sa politique de rachats d’actifs. Elle doit prouver que les effets positifs de son programme d’achat d'obligations l'emportent sur les inconvénients.  Et parmi ces inconvénients, il y a l’effet sur les épargnants allemands qui souffrent des taux négatifs. Ou encore le fait de maintenir à flot des sociétés qui sont pourtant devenues des zombies.

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La BCE dispose de trois mois pour s’expliquer, sinon la Banque centrale allemande ne pourra plus participer au programme de rachats d’actifs. C’est une petite bombe dans le ciel européen. Non seulement, la Cour de Karlsruhe remet en question un jugement de la Cour de justice européenne mais elle menace peut-être à terme le programme d’urgence contre la pandémie de la BCE. 

Temporairement, face à une crise exceptionnelle voire existentielle pour la zone euro, il faut penser “out of the box”.

Cela a été peu évoqué, mais derrière ce jugement d’une centaine de pages de la Cour de Karlsruhe (disponible en anglais sur son site), on retrouve quelque 1.730 plaignants, emmenés par des professeurs de droit, des politiciens et des économistes, dont Bernd Lucke, un économiste qui est par ailleurs le cofondateur de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD). On l’a compris, ce sont le plus souvent des eurosceptiques qui sont à la barre et des nostalgiques du mark.

Du côté de la BCE, la présidente Christine Lagarde a prévenu qu'elle ne se laisserait pas démonter par les critiques de la Cour allemande alors que la Cour de justice de l'UE s’est dit seule compétente sur l'action de la BCE. Mais la menace persiste. Ce jugement pourrait inciter d’autres plaignants dans d’autres pays (l'Autriche, les Pays-Bas...)  à contester les avis de la Cour de Justice européenne et à mettre en péril la zone euro. Car, dans cette crise, la BCE est jusqu’à présent "the only game in town". C’est elle qui est à la manœuvre et, depuis le fameux "whatever it takes" de Mario Draghi, elle est même obligée de "jouer" avec les règles.

Dans le cadre de cette crise, elle devra encore flirter étroitement avec le financement monétaire. Bien entendu, elle ne peut pas faire n’importe quoi, comme faire tourner la planche à billets sans restriction aucune. Nous ne sommes pas au Venezuela... 

Mais les populations frappées par le coronavirus trouveront difficilement acceptable que la solution à la crise passe uniquement par l’austérité, une hausse des impôts ou encore une baisse des dépenses publiques, alors que le coronavirus a montré de sérieuses lacunes en matière de santé (absence de stocks de masques...).

Message subliminal

Dès lors, face à une crise exceptionnelle voire existentielle, il faut penser “out of the box”. C’est ce que fait Paul De Grauwe, le professeur de la London School of Economics. Il propose que les États émettent temporairement et dans une certaine limite, par exemple 10% de leur PIB, des obligations perpétuelles à 0%, qui seraient achetées par les institutions financières et ensuite revendues à la BCE.

C’est donc la banque centrale qui fournirait le cash aux firmes et aux ménages en utilisant les gouvernements comme intermédiaires. Et, plutôt que de donner la même somme à tous (y compris à ceux qui n'en ont nullement besoin), ce sont les États qui décideraient quels ménages et quelles sociétés peuvent recevoir de l’argent et dans quelles proportions.

Tout cela est-il conforme aux Traités européens? Non. Mais comme le faisaient remarquer des observateurs, c'est peut-être le message subliminal envoyé par les juges de Karlsruhe: "Si vous voulez vraiment sauver l'euro de manière définitive, il est temps de changer les Traités. Cela nous évitera de poser sans cesse des questions sur l'action de la BCE".  

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