chronique

Les banquiers centraux enfilent un gilet vert

Marc Lambrechts

Les lignes sont en train de bouger. Même les banques centrales s’inquiètent aujourd’hui du climat. La politique monétaire pourrait devenir plus verte.

Quelques 75.000 personnes (peut-être même davantage) dans les rues de Bruxelles voici deux semaines avant la 24e Conférence de l’ONU sur le climat (COP24). Les gilets verts ont partagé l’actualité avec les gilets jaunes. Le défi climatique devient incontournable.

Même les financiers et les entrepreneurs s’en préoccupent. Et heureusement, ce n’est pas systématiquement du "greenwashing", destiné à se donner une image de marque plus attrayante.

En quelques mois, le monde économique semble passer à la vitesse supérieure. Enfin, diront certains. Comment ne pas citer l’attribution du prix Nobel d’économie 2018 à William Nordhaus, considéré comme un pionnier des travaux économiques sur le changement climatique. Même le monde feutré des banquiers centraux s’y est mis. Oui, vous avez bien lu, les banquiers centraux. Lors du récent "Climate finance day" à Paris, le gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau, parfois cité comme futur président de la Banque centrale européenne, a prononcé quelques paroles très fortes. Selon lui, il s’agit aujourd’hui en matière climatique "d’empêcher l’avion de s’écraser". La responsabilité de la lutte contre le changement climatique incombe avant tout à des politiques publiques appropriées en matière d’énergie, de transports, de logement ou de fiscalité et de tarification du carbone (n’en déplaise aux gilets jaunes…). Mais la finance peut aussi aider, dit-il. Le banquier central français va même un pas plus loin: "Ce défi est notre nouvelle frontière, à l’instar du financement de la croissance et des grandes infrastructures au XIXe siècle ou de la gestion des grandes crises financières au cours des cent dernières années". Rien que cela…

Il est question de futurs tests de résistance pour mesurer les effets du changement climatique sur l’économie et la stabilité financière.

L’an dernier, la Banque de France a mis en place un Réseau pour le verdissement du système financier (Network for greening the financial system), avec huit membres fondateurs, bientôt rejoints par 13 autres membres (dont la Banque nationale de Belgique). Les membres du réseau reconnaissent que les risques liés au climat sont source de risques financiers, notamment pour les assureurs. Par conséquent, il appartient aux banques centrales et aux superviseurs de veiller à la résilience du système financier face à ces risques. Il est même question de futurs tests de résistance (stress tests) pour mesurer les effets du changement climatique sur l’économie et la stabilité financière.

François Villeroy de Galhau l’a rappelé: le secteur privé montre déjà un intérêt croissant pour la finance verte, avec une forte hausse du marché des obligations alignées sur des objectifs climatiques, dont l’encours a atteint 1.450 milliards de dollars en 2018. Mais les "obligations vertes" ne sont pas suffisantes. Il faut davantage, dit-il, de prêts verts, de financements verts en général, accessibles aux particuliers, aux PME et aux start-ups.

Qui dit banques centrales, dit bien évidemment politique monétaire. Des observateurs en appellent à un "assouplissement quantitatif vert": Mario Draghi devrait acheter en masse des obligations vertes. Gardien de l’orthodoxie, le banquier central allemand Jens Weidmann a déjà rappelé que le mandat de la BCE est de maintenir la stabilité des prix, pas de verdir l’économie.

Toutefois, le patron de la Banque de France n’en démord pas. Il reste convaincu que la politique monétaire peut être influencée par le climat. Il est rejoint par Benoît Coeuré, membre du directoire de la BCE. Le mois dernier, Coeuré a prononcé un discours remarqué à Berlin intitulé "Monetary policy and climate change". Il y a expliqué que les sécheresses et les vagues de chaleur entraînent souvent des pénuries de récoltes, ce qui exerce une pression à la hausse sur les prix des denrées alimentaires et donc sur l’inflation. D’un autre côté, une transition plus rapide vers les énergies renouvelables, associée à des percées technologiques, pourrait faire baisser l’inflation. Difficile dès lors de nier le phénomène et de ne pas s’en préoccuper. C’est clair, les lignes sont en train de bouger. Personne ne s’en plaindra.

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