chronique

Les paradoxes d'un marché haussier

Alors que se multiplient les commentaires des uns et des autres affirmant que la prochaine grande crise est annoncée, le rebond des marchés boursiers est réellement spectaculaire.

Les marchés n’en sont pas à un paradoxe près. Alors que se multiplient les commentaires des uns et des autres affirmant que la prochaine grande crise est annoncée, le rebond des marchés boursiers est réellement spectaculaire depuis décembre. À Wall Street, l’indice S&P 500 a affiché son meilleur premier trimestre en 21 ans, après le pire mois de décembre depuis 1931. Depuis le début de l’année, cet indice a déjà gagné 15%. Même pourcentage de progression dans la zone euro pour l’indice Euro Stoxx 50 alors qu’en Chine, l’indice CSI 300 affiche 35% de hausse. N’en jetez plus! Chez Bank of America Merrill Lynch, on parle déjà de la "best year ever". Si on annualise les performances actuelles, les matières premières affichent un return de 85%, ce qui est mieux qu’en 1973, la meilleure année pour le secteur. Quant aux Bourses, le gain annualisé est de 68%, soit mieux qu’en 1933, la meilleure année pour les actions.

Cela fait désormais plus de dix ans que Wall Street se situe dans un marché haussier, sans avoir enregistré un "bear market" caractérisé par une baisse de 20% (même si on l’a frôlé à plusieurs reprises...). Au niveau conjoncturel, le cycle économique américain deviendra le plus long de l’histoire en juillet prochain. Un autre record.

Poussons encore plus loin dans l’analyse chiffrée. A un niveau de 3.498 points, le S&P 500 connaîtra son marché haussier (bull market) le plus robuste de l’histoire, avec un bond de 425% depuis mars 2009, date du début de la hausse. Il reste encore quelque 20% à gravir pour toucher ce record.

Pouvait-on réellement prédire l’envolée des cours à Wall Street depuis mars 2009?

Le "nouveau récit" de Robert Shiller

Alors aurions-nous dû savoir, en mars 2009, que la valeur de l’indice boursier américain S&P 500 allait connaître une telle envolée au cours des dix années suivantes? C’est la (bonne) question que s’est posée Robert Shiller, le prix Nobel d’économie, grand spécialiste des marchés.

Selon lui, c’est quasiment mission impossible de prédire de telles évolutions. Il est même compliqué de cerner les facteurs qui ont été responsables de la hausse.

©REUTERS

Parmi les explications, il avance qu’en l’absence de nouveau krach boursier ou de dépression extrême en 2009 (après la chute de Lehman en 2008), les craintes des investisseurs américains ont été progressivement remplacées par une admiration profonde pour la réussite des entreprises américaines. Un nouveau récit a ainsi émergé. Il y a eu, dit-il, la publication en 2011 du best-seller "Steve Jobs", la biographie de Walter Isaacson du fondateur d’Apple. Les exploits et l’inventivité d’Elon Musk ont également suscité l’admiration, avec SpaceX notamment. Même l’accession de Donald Trump à la présidence des États-Unis témoigne de la force de l’identification de nombreux Américains avec des héros d’affaires. À partir de 2004, Trump a passé une grande partie de son temps à développer sa personnalité de businessman. Et son slogan "Make America Great Again" a parlé à l’optimisme des investisseurs américains, dit Shiller dans une carte blanche publiée par Project Syndicate. Le quadruplement des cours boursiers américains depuis 2009 ainsi que l’élection de Trump semblent ainsi refléter, au moins en partie, un processus de réduction de la peur et de réenchantement avec la culture d’entreprise américaine.

Avouons que l’explication ne manque pas d’intérêt car elle est relativement peu courante. Shiller ajoute que lorsqu’on étudie le marché boursier US, il est important de garder à l’esprit que les participants sont en grande majorité des investisseurs américains. Les investisseurs étrangers sont relativement minoritaires à Wall Street.

Toujours est-il que cette explication éclipse le rôle central joué par la banque centrale américaine. Le marché a été dopé par la politique monétaire ultra-expansionniste de la Federal Reserve (Fed).

Et au moment où l’on pensait que la Fed inversait définitivement le mouvement des taux, elle a mis récemment le bouton sur pause. Et elle pourrait même reprendre les baisses de taux, sous la pression sans cesse renouvelée d’un Donald Trump qui craint comme la peste toute idée d’une récession dans l’optique des élections de 2020.

Tout ceci donne l’impression d’un marché manipulé, gonflé aux hormones monétaires, où une grande partie des bonnes nouvelles sont sans doute déjà incorporées dans les cours. Mais comme le marché n’en est pas à un paradoxe près…

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