chronique

N'oubliez pas de surveiller les taux américains

Chroniqueur, newsmanager

Un fort rebond de la consommation aux États-Unis pourrait faire grimper l'inflation et perturber les plans de la Réserve fédérale.

Irving Fisher reste un des plus grands économistes américains. Malheureusement, ce que l’on retient surtout de lui, ce sont ses déclarations faites avant le terrible krach boursier de 1929.  Lors d’un discours à New York, le professeur de Yale, par ailleurs gros investisseur en bourse, s’était montré résolument optimiste pour le marché américain, déclarant que les cours des actions avaient atteint une sorte de "haut plateau permanent". Ces déclarations furent à l’époque abondamment relayées par les médias américains. Fisher avançait que les critères d'évaluation des actions étaient devenus inopérants en raison des progrès technologiques et de la faiblesse de l'inflation. Il se disait également rassuré par la Federal Reserve (Fed), récemment créée, qui permettrait de mieux lisser les cycles économiques... 

Deux semaines plus tard, la bourse américaine s’effondrait avec fracas. Fisher perdit une petite fortune dans cette débâcle, il renia alors ses propos d'avant-krach et devint un spécialiste de la déflation.

Les marchés obligataires ont pris l'habitude d'anticiper sur les anticipations. C'est à surveiller de près.

Ces propos de Fisher avant le grand krach de 1929 résonnent aujourd'hui de manière très bizarre. De nombreux économistes pensent que la faiblesse prolongée des taux d’intérêt perturbe profondément les évaluations des actions qui seraient nettement moins surévaluées qu’en apparence. C’est l'argument soutenu par le prix Nobel Robert Shiller. Alors, "this time is different"? Tel était le titre du livre coécrit par Kenneth Rogoff, sous-titré  "Huit siècles de folie financière".  Pour une prochaine édition, Rogoff pourra sans doute y ajouter un chapitre sur le bitcoin et l’action Tesla (les deux sont aujourd’hui très liés puisqu’Elon Musk mise sur la cryptomonnaie) ou encore la véritable folie sur l’action GameStop.

Un œil sur l'inflation

Dans une récente tribune, Ken Rogoff souligne que la situation économique et financière reste encore précaire. Mais pour l'ancien économiste en chef du FMI, un épisode de "taper tantrum 2.0" est en haut de la liste des choses susceptibles de mal tourner, soit un mouvement de colère anxiogène des marchés. Le premier épisode du genre remonte à 2013 lorsque la Réserve fédérale dirigée par Ben Bernanke avait commencé à évoquer la possibilité de normaliser tôt ou tard sa politique monétaire. Cela avait provoqué de gros remous sur les marchés financiers.

Pour le professeur de Harvard, si les États-Unis atteignent leurs objectifs de vaccination d’ici l’été, et que les mutations du coronavirus demeurent sous contrôle, on pourrait subitement assister à de nombreuses prévisions de futurs relèvements des taux d'intérêt par la Fed. C’est d’autant plus probable, dit-il, compte tenu de l’épargne colossale que de nombreux Américains ont accumulée, en raison d’une part de l’augmentation du cours des actions, et d’autre part des aides publiques que de nombreux ménages ont préféré thésauriser. Un fort rebond de la consommation pourrait ainsi faire grimper l'inflation et perturber tous les plans de la banque centrale. Jusqu'ici, cette dernière temporise un maximum. Mercredi, son président Jerome Powell a assuré une nouvelle fois qu'il maintiendrait une politique monétaire accommodante pour soutenir l'économie et l'emploi. Il s'est également évertué à tempérer les craintes d'une poussée inflationniste. Les derniers chiffres publiés cette semaine, montrant une stabilité des prix, semblent lui donner raison. Avant la publication de ces chiffres, les taux des obligations du Trésor américain à 30 ans s'étaient raidis à 2%. Ils se sont détendus ensuite. Mais on sent poindre une certaine nervosité sur les marchés. D'autant que mécaniquement, l'inflation US va augmenter au cours des prochains mois en raison d'un simple "effet de base", lié à la comparaison par rapport à mars-avril 2020, lorsque les prix avaient fortement baissé. Cette hausse des prix devrait être temporaire, mais attention tout de même. Les marchés obligataires ont pris l'habitude d'anticiper sur les anticipations. C'est à surveiller de près.

Lire également