chronique

Navarro a dégainé: la guerre des monnaies est déclarée

Rédacteur en chef-adjoint

Il y avait Antoine Navarro, le héros de la série française joué par Roger Hanin. Désormais, il y a Peter Navarro, qui est à la tête du Conseil du Commerce de la Maison-Blanche. Cet économiste accuse l’Allemagne de profiter d’un euro sous-évalué. La Chine et le Japon sont également ciblés. Ambiance dans les grandes capitales…

Si ce n’est pas l’annonce d’une guerre des monnaies, cela y ressemble furieusement. Et il y a de quoi être particulièrement inquiet. Car, historiquement, des déclarations intempestives sur les taux de change ont souvent abouti à des catastrophes. Ce fut le cas en octobre 1987. La chute de l’indice Dow Jones de 22,6% était intervenue dans le sillage direct d’une violente querelle entre Américains et Allemands sur les taux de change et les taux d’intérêt. À l’époque, Washington pointait déjà du doigt les pays avec un large excédent commercial, comme l’Allemagne. Trente ans plus tard, on reprend les mêmes. Les Américains ont même réussi à reparler du mark allemand. C’est tout dire…

La situation actuelle est paradoxale car la politique de Trump a tendance à renforcer le dollar.

Le coupable, c’est Navarro. Peter Navarro. Cet économiste, pourtant de tendance démocrate, est à la tête du Conseil du Commerce national, un bureau dépendant de la Maison-Blanche nouvellement créé.

Cet "économiste visionnaire", selon les propres mots de Trump, doit travailler à l’élaboration de politiques qui doivent réduire le déficit commercial, renforcer la croissance économique et contribuer à réduire la disparition des emplois aux Etats-Unis. Rien que cela. Bref, c’est l’économiste appelé à devenir l’un des plus puissants de la planète, souligne le magazine "The Economist" qui n’a guère d’autres compliments à lui faire, tant il présente des recettes qualifiées de peu sérieuses.

Heure de gloire

Jusqu’ici le principal fait d’armes de Navarro était un livre intitulé "Death by China" qui explique comment l’Amérique a perdu sa base industrielle à cause de la guerre économique menée par la Chine.

Mercredi, ce professeur à l’Université de Californie, ancien partisan du libre-échange, a eu sa petite heure de gloire puisque ses propos se sont étalés en "Une" du Financial Times et ont été répercutés par l’ensemble de la presse internationale. Dans un entretien, il explique que l’Allemagne profite d’un euro, qualifié de deutsche mark implicite, qui est sous-évalué. Une situation qui nuit à ses partenaires commerciaux, les Etats-Unis en tête.

L’attaque est frontale, même si de tels propos ne font que renforcer ceux de son "boss". Mardi, Donald Trump a encore accusé la Chine et le Japon de manipuler leur monnaie. "Ils utilisent le marché des changes, ils utilisent la dévaluation pendant que nous, on reste assis comme des idiots! (like a bunch of dummies)." Des propos bien peu diplomatiques, on en convient…

Si Pékin est habitué à de telles attaques, Tokyo a parlé d’accusations complètement déplacées.

Du côté de Berlin, Angela Merkel a botté en touche, expliquant que concernant la question de la valeur de l’euro, l’Allemagne est un pays qui a toujours plaidé pour que la Banque centrale européenne mène une politique indépendante. Une réponse un peu bizarre de la part de la Chancelière puisque la BCE ne poursuit aucun objectif de change. Tout au moins officiellement.

Les Américains savent pertinemment qu’ils touchent une corde sensible, car les Allemands sont accusés par certains de leurs partenaires européens de maintenir des excédents commerciaux excessifs.

La question du déficit commercial américain, en particulier vis-à-vis de l’Allemagne, n’est d’ailleurs pas vraiment neuve. Elle remonte même aux années 80. Plus récemment, l’administration Obama a encore tenté de faire (ré) fléchir Berlin sur la question de ses excédents commerciaux. Mais sans succès.

Timing étonnant

Le timing des critiques vis-à-vis de la Chine est plus étonnant puisque Pékin intervient régulièrement sur les marchés non pas pour affaiblir son yuan mais bien pour soutenir sa parité! Mais Navarro, fidèle à sa ligne anti-chinoise sur le plan commercial, n’en démord pas. Divers économistes ont beau lui dire que si les Américains étaient incapables d’avoir un accès à des importations à bas prix (notamment en provenance de Chine), ils seraient plus pauvres et que les travailleurs américains seraient également moins spécialisés et moins productifs, rien n’y fait.

La situation actuelle n’en reste pas moins totalement paradoxale. Car c’est précisément la politique de Trump, avec sa combinaison de relance et de taux d’intérêt élevés, qui a tendance à renforcer le dollar sur le marché des changes. C’est comme si Trump était piégé par sa propre politique.

Ceci pourrait expliquer cette volonté manifeste de "talking down the dollar", de multiplier les déclarations visant à affaiblir le billet vert, pour exercer une sorte de contrepoids.

Jusqu’ici apparemment, cela semble fonctionner. Au cours du mois de janvier dernier, le dollar a perdu 2,6% face à un panier des monnaies les plus importantes de la planète. Selon l’agence Reuters, il s’agit en l’occurrence de son plus mauvais mois depuis l’année… 1987!

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