chronique

Ne parlons pas (encore) de récession

Marc Lambrechts

Personne n’ose évoquer le fameux "mot en R", toujours un peu tabou. Mais les incertitudes sont en train de gagner du terrain.

C’est comme un petit coup de semonce. Une démonstration que l’année 2017, lorsque toutes les économies progressaient de manière synchronisée, a constitué une sorte de parenthèse exceptionnelle. Les secousses de 2018 annoncent peut-être une année 2019 encore bien plus compliquée.

Mercredi, on a appris que le produit intérieur brut (PIB) du Japon avait décliné de 0,3% au troisième trimestre. Il s’était déjà contracté de 0,3% en début d’année, après deux ans de croissance ininterrompue. Alors oui, de bonnes raisons justifient ce repli, comme les catastrophes naturelles qui ont freiné l’activité. Mais il n’en reste pas moins que les chiffres sont décevants, surtout lorsque l’on sait que le bilan de la Banque du Japon dépasse désormais le PIB du pays, à la suite de cinq ans d’achats d’actifs afin de relancer la croissance et l’inflation.

Des cycles économiques plus soft pourraient réduire l’ampleur des corrections boursières.

Même topo en Allemagne où l’activité a subi un net coup d’arrêt, avec un recul de 0,2% du PIB. Là aussi, des facteurs exceptionnels expliquent le repli, en l’occurrence un secteur automobile chahuté par l’entrée en vigueur de nouvelles normes antipollution. A priori, ceci n’est que temporaire et le PIB devrait revenir en positif au dernier trimestre, évitant au "moteur de la zone euro" deux trimestres consécutifs de baisse du PIB, soit la définition d’une récession. Ces chiffres n’en tombent pas moins très mal pour la Banque centrale européenne (BCE). Celle-ci doit en principe entériner en décembre la fin de ses achats d’actifs (QE) et préparer le terrain à une remontée progressive des taux d’intérêt. Tout ceci est-il remis en cause? Vendredi, Mario Draghi martelait qu’il n’y a aucune raison de redouter un arrêt brusque de la croissance en zone euro. Soit.

On peut toutefois se demander si la récente chute du pétrole de 20% au cours des dernières semaines ne constitue pas un signe d’un ralentissement de l’économie mondiale plus fort qu’attendu, en raison notamment des tensions commerciales.

Personne n’ose encore évoquer le fameux "mot en R". R comme récession. Surtout aux Etats-Unis. Mais il est clair qu’après dix ans de croissance, une récession y interviendra un jour ou l’autre.

©Bloomberg

Bonne nouvelle

La bonne nouvelle, si l’on en croit la banque JPMorgan, c’est que les récessions économiques devraient devenir moins fréquentes et également plus douces.

Si l’on exclut la dernière grande récession liée à la crise financière de 2008, les récessions sont devenues moins marquées au cours des récentes décennies. Ce qui s’est d’ailleurs accompagné de reprises économiques moins fortes.

Dans ses "2019 Long-Term Capital Market Assumptions", la banque américaine s’est penchée sur les 11 récessions post-Seconde Guerre mondiale aux USA. Pourquoi les seuls USA? Parce que les données historiques y sont meilleures et que les récessions américaines ont souvent provoqué des retournements conjoncturels ailleurs dans le monde.

Si les récessions sont devenues moins aiguës, c’est en raison d’une plus grande stabilité de l’économie US. Il faut y déceler une meilleure gestion des stocks des entreprises et de moindres à-coups en matière de grandes dépenses gouvernementales.

Et, pour le futur, une inflation plus faible devrait empêcher des tours de vis monétaires trop prononcés. De quoi adoucir le cycle.

En chiffres, la récession moyenne entre 1948 et 2018 a engendré un déclin de 1,9% du PIB. Mais si on se base sur le comportement de l’économie au cours des 20 dernières années, une future récession pourrait n’impliquer qu’un recul du PIB d’à peine 1,4% depuis le sommet du cycle jusqu’au creux, dit JPMorgan.

Parallèlement, les reprises économiques sont également plus faiblardes. En moyenne, durant les trois années qui ont suivi une récession depuis 1948, l’économie a enregistré une croissance totale de 13,9%. Mais, une nouvelle fois, en se fiant à l’évolution des 20 dernières années, une reprise ne porterait que sur 7% de croissance sur trois ans.

Qu’en déduire pour les marchés? Ces cycles économiques plus soft pourraient en fait réduire l’ampleur des corrections sur les marchés boursiers. Et les Européens qui détiennent moins d’actions que les Américains en portefeuille seraient davantage protégés en cas de correction. Mais comme ils détiennent surtout des dépôts, ils risquent de davantage souffrir en cas de période prolongée de taux d’intérêt au plancher. Les Belges en savent d’ailleurs quelque chose…

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