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Pour quelques milliers de milliards de plus...

Chroniqueur, newsmanager

C'est comme si des hélicoptères avaient subitement décollé des bases US pour déverser des liasses d’argent afin de soutenir l'économie. Où est la limite?

Faites les comptes: 1.900 milliards de dollars dans le cadre de l’American Rescue Plan avec des chèques de 1.400 euros par individu. Et maintenant, il est question de 3.000 milliards de dollars afin d’investir dans les infrastructures, favoriser une croissance durable et s'attaquer aux problèmes environnementaux.
"Where is the limit?" De tels montants déversés sur l’économie afin de soutenir la reprise vont-ils déboucher sur une hausse de l’inflation? C’est ce que craignent les intervenants sur les marchés obligataires.

La dette fédérale américaine a dépassé les 100% du PIB. Bienvenue dans le club des plus de 100% où se situe la Belgique...

Mais Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale (Fed) américaine, se veut toujours aussi rassurant. Devant le Comité bancaire du Sénat, il a minimisé cette semaine l’importance de la récente hausse des taux obligataires. Il a surtout employé cette petite phrase qui n’est nullement anodine: "Dans le court terme, nous nous attendons, tout comme de nombreux prévisionnistes, à des pressions à la hausse sur les prix. Mais à long terme, nous pensons que les dynamiques (de faible inflation) que nous avons connues dans le monde depuis un quart de siècle sont intactes. Ces dynamiques ne vont pas disparaître du jour au lendemain."

Powell fait sans doute référence aux forces de la mondialisation, aux progrès technologiques et aux évolutions démographiques qui poussent les prix vers le bas. Alors résumons: pas ou peu d’inflation, des taux d’intérêt qui pourraient rester bas pendant encore très longtemps, cela équivaut quasiment à un vif encouragement à s’endetter encore davantage. Ceci alors que la dette fédérale américaine a dépassé les 100% du PIB (bienvenue dans le club des plus de 100% où se situe la Belgique!).

Adepte de la Modern Monetary Theory?

Jerome Powell serait-il devenu un adepte caché de la "Modern Monetary Theory" (MMT) pourtant décriée par tous les banquiers centraux de la planète? Cette théorie monétaire soutient que l’important n’est pas qu’un budget soit en excédent ou en déficit, mais que l’État utilise son budget pour atteindre de bons résultats dans l’économie (emploi, éducation, environnement...).
Stephanie Kelton, une économiste américaine qui a conseillé Bernie Sanders, est devenue la figure de proue de la MMT. Son livre "The Deficit Myth", un best-seller aux USA, vient d’être traduit en français.
Lorsqu’on lui a présenté pour la première fois la MMT, Kelton avoue qu'elle était très sceptique. Et puis elle en a creusé les fondements, au point d'en devenir la porte-parole. Selon elle, la dette n’est pas un problème si un État peut émettre sa propre monnaie. Elle cite même Alan Greenspan, l’ancien président de la Fed, qui, à une question d’un sénateur sur les pensions, avait répondu que "rien n’empêche l’État fédéral de créer autant de monnaie qu’il veut afin de payer quelqu’un avec". Elle cite aussi abondamment le Japon qui vit avec une dette de plus de 250% du PIB et dont la banque centrale se permet de contrôler la courbe des rendements obligataires, c’est-à-dire les taux que l’État doit payer pour se financer.

Quand la crise du Covid sera terminée, il est probable que la BCE se montrera plus restrictive.

Les économistes "mainstream" évoquent une théorie dangereuse qui laisse à penser que "l’argent magique" peut régler tous les problèmes. Ils mettent en avant les exemples de la République de Weimar, du Zimbabwe ou du Venezuela où la planche à billets n’a mené qu’à une explosion de l’inflation. Kelton se défend: le MMT ne rase pas gratis, il y a des limites à respecter, dit-elle, faute de quoi on pourrait courir au désastre. Et cette limite, c’est l’inflation. Mais, et là c’est nettement plus contestable, elle est d'avis qu'une banque centrale n'est pas capable de gérer le bon "mix" entre l'inflation et l'emploi. C'est à l'État, dit-elle, de prendre le contrôle total des manettes. Elle omet aussi de parler des effets de la planche à billets sur l'inflation des actifs, comme les actions ou l'immobilier.

Pour nous Européens, le débat est clos (ou presque). Les différents pays de la zone ont transmis le pouvoir d'impression de la monnaie à la Banque centrale européenne. Et quand la crise du Covid sera terminée, il est probable que la BCE se montrera plus restrictive. Sauf surprise bien entendu...

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