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Prêts pour un retour dans les années 70?

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Des dettes publiques qui explosent, des Etats plus présents, des banques centrales moins indépendantes... Vers un "remake" des années 70?

La pandémie continue à inquiéter Jerome Powell. Jeudi, la Federal Reserve (Fed) américaine qu'il préside a réitéré sa volonté de soutenir l'économie et de maintenir des taux quasi nuls tant que le marché du travail n'aura pas retrouvé son niveau maximal et que l'inflation ne sera pas en passe de dépasser pendant "un certain temps" son objectif de 2%.

Mais où est passée cette inflation, devenue même parfois négative comme dans la zone euro ? Aux États-Unis, le président de la Fed a déjà dit adieu cet été à la fameuse « courbe de Phillips »,  qui met en évidence la relation inverse entre inflation et chômage. Désormais, la Federal Reserve ne s’inquiétera plus d’un chômage trop bas, synonyme d’inflation potentielle. La Fed s’engage à permettre à l'inflation de dépasser le seuil de 2% sans que cela n’entraîne automatiquement une hausse de ses taux directeurs. Une petite révolution. Pour d’aucuns, cette décision de Powell laissera autant de traces dans l’histoire que celle d’un de ses prédécesseurs Paul Volcker qui avait anéanti l’inflation au début des années 80 après la flambée des prix dans les années 70.

L’économiste Claudio Borio (BRI) se demande si l’inflation est définitivement morte ou simplement en hibernation.

Pourrait-on revivre cette époque et revenir cinquante ans en arrière? L’excellent économiste Claudio Borio se demande en tout cas si l’inflation est définitivement morte ou simplement en hibernation. Le chef du département monétaire et économique de la Banque des règlements internationaux (BRI) s’est exprimé lors d’une récente visioconférence. Pour lui, la réponse à cette question nécessite d’explorer les plaques tectoniques de l’économie globale.

Il rappelle que les banques centrales, avec Paul Volcker à leur tête, ont réussi à dompter la « Grande inflation » des années 1970. Mais après tout, si les banques centrales ont réussi à apprivoiser l’inflation, elles devraient également pouvoir la booster aujourd’hui. Mais force est de constater qu’après la crise financière de 2008,  tous leurs efforts n’offrent aucun résultat probant.

En guise d'explications, on peut supposer que des forces séculaires sont en action comme la globalisation (des produits moins chers et des salaires plus bas dans les pays émergents) et les développements technologiques (avec l’effet du commerce électronique). Si à court terme, ces forces désinflationnistes ne devraient pas disparaître, à plus long terme, on peut se poser des questions, souligne Claudio Borio.

C’était un monde où la répression financière régnait en maître, avec un contrôle strict des marchés financiers. Un monde où l’État avait une place primordiale et où les banques centrales n’étaient pas indépendantes.

Alors imaginez un monde où la dette publique augmente (comme c’est le cas aujourd’hui), où la globalisation est en retrait (certaines entreprises veulent désormais réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine) et où l’État prend une place de plus en plus grande et où l’on se méfie des forces du marché  (la pandémie renforce précisément le rôle de l’État). Imaginez aussi un monde où l’indépendance des banques centrales est de plus en plus mise à mal. On pense ici aux critiques répétées de Donald Trump à l'égard de la Fed, qualifiée d'ennemie de la nation. Dans un tel monde, l’incitation à créer de l’inflation serait plus grande, notamment  pour alléger le poids des dettes. Dans un monde plus fermé et moins globalisé, il serait aussi plus aisé de faire remonter les prix, les firmes récupérant du « pricing power ».

Finalement, ce ne serait pas vraiment différent du monde des années 70. Un monde où le mot globalisation était encore inconnu. À l’époque, le bloc soviétique et la Chine étaient des planètes à part, rappelle Claudio Borio. Quant aux pays émergents, ils étaient encore fermés. C’était un monde où la répression financière régnait en maître, avec un contrôle strict des marchés financiers. Un monde où l’État avait une place primordiale et où les banques centrales n’étaient pas indépendantes.

Si on en revient à un tel monde, l’inflation pourrait alors ressortir de sa boîte. Ce serait la fin de son hibernation. On ferait un bond de quelque cinquante ans en arrière dans une époque peut-être dorée par certains aspects (musique, cinéma...), mais certainement pas sur le plan économique.

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