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Quand Esther Duflo clôt le débat sur la dette

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La prix Nobel d'économie a répondu à Thomas Piketty et consorts: l’annulation de la dette publique logée à la BCE est une mauvaise idée. Et elle a raison.

Il n’y a plus guère un jour où un politique ou un économiste n’évoque la dette publique de la zone euro, devenue le sujet chaud du moment. Il est vrai que cette dette devrait atteindre cette année 99,9% du PIB (pour ne pas dire 100%!) selon les prévisions de la Banque centrale européenne (BCE). Avant la crise liée au Covid, elle se situait encore à 85%. Alors qui va payer cet accroissement de la dette lié à la crise? Faut-il l’annuler d’un coup de baguette magique?

L’annulation pure et simple de la dette publique qui est logée à la BCE, c’est ce que proposaient dans une tribune divers économistes et politiques, dont Thomas Piketty et Paul Magnette. Toutes ces personnalités situées  plutôt à gauche de l’échiquier politique ont dû tomber de haut en entendant qu'Esther Duflo, prix Nobel d’économie 2019, plutôt à gauche également, s'opposait à cette annulation de dette.

Jamais les Allemands n’accepteraient une telle annulation de la dette. Et si l’idée était acceptée, c’est que l’Allemagne ne ferait plus partie de la zone euro.

Esther Duflo est de gauche, mais pragmatique. Avec des taux à zéro, ce n’est pas le moment de parler d’annulation, dit-elle. Il n’y a aucune pression à court terme, puisque le service de la dette est comprimé au maximum. Et si les taux d'intérêt sont à zéro, c'est parce que les marchés financiers sont persuadés que cette dette sera remboursée, a expliqué l'économiste franco-américaine dans un entretien accordé à France Inter. Elle rappelle au passage les cas de l'Espagne et de la Grèce, qui pendant la crise de la zone euro faisaient face à des taux énormes car, précisément, les investisseurs avaient peur que leur dette ne soit pas remboursée.

Question de confiance

Il faut donc respecter les marchés. Tel est son message. Finalement, Christine Lagarde, la présidente de la BCE, ne dit pas vraiment autre chose. Selon elle, on perd son temps à parler d’une telle annulation. "Si l'énergie dépensée à réclamer une annulation de la dette par la BCE était consacrée à un débat sur l'utilisation de cette dette, ce serait beaucoup plus utile! À quoi sera affectée la dépense publique? Sur quels secteurs d'avenir investir? Voilà le sujet essentiel aujourd'hui."

Soyons clairs : ce débat sur une telle annulation, qui remettrait en cause les traités européens, est un mauvais débat. D’ailleurs, jamais les Allemands n’accepteraient un tel effacement. Et si l’idée était acceptée, c’est que l’Allemagne ne ferait plus partie de la zone euro, qui aurait de facto explosé.  

Les 3% de déficit et les 60% de dette semblent désormais hors d'atteinte pour la plupart des pays pour de nombreuses années.

Une telle annulation de la dette risquerait d’ébranler le secteur financier. Comment les investisseurs, notamment les banques, pourraient-ils encore faire confiance aux signatures étatiques et participer au renouvellement des dettes venant à échéance? En outre, ce que les budgets nationaux gagneraient d’un côté, ils risqueraient de le reperdre de l’autre puisque les États recevraient moins de dividendes de la part des banques centrales, qui auraient effacé les obligations étatiques à leur actif.

Horizon de long terme

Ce débat est surtout inutile vu le contexte. Les dettes se gèrent dans un horizon de (très) long terme. En ce sens, la solvabilité d’un État se mesure à sa capacité à trouver des investisseurs prêts à refinancer les dettes qui arrivent à échéance. Ce sont ces investisseurs qu'il convient de rassurer et de convaincre, comme le dit Esther Duflo. Et si de son côté, la BCE en vient à renouveler ses achats sur le marché secondaire, les dettes pourraient demeurer pendant longtemps à son bilan, s'assimilant de plus en plus à des obligations Covid perpétuelles.

En réalité, à moyen terme, ce débat sur la dette pourrait céder la place à celui sur une révision ou, tout au moins, un ajustement des règles du pacte européen de stabilité. Ces règles ont été suspendues depuis l'an dernier en raison de la crise. Mais les 3% de déficit et les 60% de dette semblent désormais hors d'atteinte pour la plupart des pays pour de nombreuses années. À moins de passer par la case d'une cure d'austérité très sévère. Ce qui n'est sans doute pas le remède idéal pour une zone euro en quête d'une croissance durable...

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