chronique

Quand le marché des changes s'agite

Marc Lambrechts

La hausse combinée des taux d’intérêt américains et du dollar provoque des dégâts. Et ce n’est peut-être pas terminé…

Ça y est: les analystes sont en train de revoir leurs objectifs à moyen terme pour la parité euro-dollar. L’euro baisse et le dollar grimpe. Et on ne peut même pas accuser Donald Trump. Quoique…

À la veille du week-end, l’euro est retombé à 1,165 dollar, au plus bas depuis six mois. On peut oublier les niveaux de 1,25 dollar voire de 1,30 dont certains rêvaient secrètement. Le contraste est total par rapport à 2017 lorsque la monnaie européenne avait gagné 14% face au dollar, atteignant 1,20 dollar.

Si l’an dernier, l’euro avait pris de la hauteur, c’est parce que la croissance européenne s’était révélée plus solide qu’anticipé et que l’élection d’Emmanuel Macron avait soulevé de nombreux espoirs pour la zone euro. Patatras en 2018! Comme le résume parfaitement la firme Nomura, tout ce qui pouvait mal tourner pour l’euro a effectivement mal tourné.

La Turquie et l’Argentine étaient en tête de la liste des "New Fragile Five".

Nous avons eu des grèves, un climat rigoureux, un bond des prix pétroliers, des objectifs manqués en matière d’inflation, une croissance économique qui décélère, une politique commerciale américaine néfaste pour l’Europe, des tensions au Moyen-Orient, le pire des résultats lors des élections italiennes et une crise qui mijote en Turquie. La seule surprise peut-être, c’est qu’il a fallu attendre le mois d’avril pour assister à un vrai décrochage de l’euro. Et pour couronner le tout, vendredi, c’est l’Espagne qui a plongé dans la crise politique. N’en jetez plus, la coupe est pleine.

C’est grave, docteur?

Avis de turbulences en Turquie: depuis le début de l'année, la monnaie a perdu 20% et la Bourse 10%. ©AFP

Avec un peu de chance (ou de malchance, c’est selon), on se dirige petit à petit vers le prétendu niveau d’équilibre de 1,13-1,15 dollar qui avait été établi lors d’une réunion du G20 en 2016. Ce ne serait donc pas si grave que cela, docteur? En fait, si l’euro décroche pour de "bonnes raisons", le dollar, lui, monte parce qu’il reste soutenu par la hausse des taux d’intérêt aux USA. Et ce cocktail "hausse des taux-hausse du dollar" provoque déjà des dégâts collatéraux considérables.

Il n’y a pas si longtemps – c’était en novembre dernier –, la firme S&P Global Ratings avait listé ce qu’elle appelle les "New fragile five", les 5 pays émergents les plus vulnérables à une hausse des taux d’intérêt dictée par les Etats-Unis. Cette dernière implique que des capitaux désertent ces pays et repartent vers la zone dollar. La même hausse des taux rend aussi plus onéreux le financement de la dette.

En l’espace de deux à trois semaines, les deux premiers noms de la liste – la Turquie et l’Argentine – viennent de subir quelques secousses impressionnantes. Les deux monnaies ont été attaquées. L’Argentine a dû remonter ses taux directeurs jusqu’à 40% et la Turquie vient de majorer les siens de 13,5 à 16,5%. Depuis le début de l’année, la livre turque a perdu pas moins de 20% de sa valeur alors que la Bourse locale affiche un repli de 10%.

L’excellent économiste Mohamed A. El-Erian, conseiller chez Allianz, souligne qu’il n’est pas trop tard pour éviter une crise plus aiguë. Selon lui, les dirigeants politiques devraient adopter une stratégie visant à diminuer les pressions qui s’exercent sur les marchés des changes. Cela passe en priorité par des mesures d’encouragement à la croissance, notamment en Europe qui fait face à des difficultés structurelles persistantes. Les pays émergents devraient, eux, veiller à maintenir un bilan solide et à améliorer leur crédibilité politique (qu’en pensent Messieurs Macri et Erdogan?).

Il faudrait surtout une meilleure coordination internationale, pour éviter ou briser les cercles vicieux. En l’espèce, le FMI a un rôle très important à jouer. Encore faudrait-il que Donald Trump ne joue pas les trouble-fête. Si le dollar grimpe, c’est notamment en raison de son plan de relance fiscale qui soutient l’activité. Mais jusqu’à quand va-t-il tolérer cette hausse du billet vert qui risque de miner les exportations US? Il conviendra de bien scruter ses prochains tweets…

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