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Quand Tokyo joue à "plus haut, plus bas"

Chroniqueur, newsmanager

Depuis mars 2020, la Bourse de Tokyo avait rebondi de plus de 85%. Trop haut, trop vite? Vendredi, l'indice Nikkei a lourdement trébuché.

Il n’y a pas qu’à Wall Street où une certaine exubérance boursière est perceptible. Depuis ses planchers du mois de mars 2020, la Bourse de Tokyo a rebondi de plus de 85%, l’indice Nikkei franchissant à la mi-février le seuil de 30.000 points. Ce qui n’était plus arrivé depuis… août 1990. D’aucuns se sont mis à rêver. Pourquoi ne pas effacer prochainement des tablettes le record historique de 38.915 points atteint le 29 décembre 1989? Il faudrait pour cela que l’indice progresse encore de quelque 30%. Nous n’y sommes pas encore…

Nous y sommes d'autant moins qu'à la veille du week-end, le Nikkei a lourdement chuté après la forte baisse de Wall Street enregistrée la veille. L'indice nippon a perdu 3,99% à 28.966 points. Alors, retour à la réalité? La bourse est-elle montée trop vite?

Le Japon regorge en fait de valeurs qui pourraient profiter d'un rebond de la croissance mondiale.

Le marché a amplement profité jusqu'ici de la politique monétaire accommodante de la Banque du Japon et des mesures de soutien budgétaire. Au quatrième trimestre 2020, le Produit intérieur brut nippon a enregistré un rebond supérieur aux attentes (+3% sur un trimestre). Même Warren Buffett s'est laissé séduire par le Japon et a acquis l'an dernier des actions de cinq groupes : Itochu Corp, Marubeni Corp, Mitsubishi Corp, Mitsui & Co et Sumitomo Corp.

Le gourou américain Jim Rogers affirmait récemment que, lui aussi, était acheteur à Tokyo. Comment faire autrement, confiait l’ancien bras droit de George Soros, alors que la Banque du Japon continue à acheter des ETF (exchange traded funds) en actions, devenant le plus grand détenteur d’actions du pays! Une pratique qui est de plus en plus critiquée dans la mesure où la banque centrale par ses achats veut soutenir la croissance économique et la prise de risques, mais perturbe aussi dans le même temps le jeu boursier normal.

Le marché japonais a été mené par des valeurs comme Toyota Motor, SoftBank Group, Fast Retailing (Uniqlo), Sony ou encore Konica Minolta. Relativement moins touché par la pandémie (7.700 décès), le Japon regorge en fait de valeurs qui pourraient profiter d'un rebond de la croissance mondiale.

Entre excès et incertitudes

Comme aux États-Unis, les jeunes sont devenus plus actifs en bourse. Ils n’ont pas connu les trois décennies de souffrance pour l’économie et les marchés financiers. Une véritable descente aux enfers alors qu’en 1989, le Japon brillait encore sur tous les fronts: Sony rachetait Columbia Pictures, Mitsubishi Estate mettait la main sur le Rockefeller Center et les banques japonaises dominaient la planète financière. C’était l’époque où les rapports cours/bénéfices de la Bourse de Tokyo culminaient à 70, défiant toute logique! Même les investisseurs belges achetaient des actions japonaises pour surfer sur la vague haussière, c'est tout dire.

Et ils ne savaient pas toujours dans quelle société ils mettaient leurs billes... Jusqu’au jour où tout s’est dégonflé. La Bourse de Tokyo n'a pas pu résister à la hausse des taux d’intérêt, à l’appréciation du yen et aux déboires des banques face aux créances douteuses. Résultat: la Bourse de Tokyo a dégringolé de 38% en 1990 et a perdu dans la foulée son rang de première place financière mondiale qu’elle avait ravi à New York. Dans la foulée, on va se rendre compte que le marché avait été manipulé pendant des années avec la complicité des courtiers de la place. Tout était fait  pour diffuser un seul et unique message: investissez en actions.

Les excès sont aujourd'hui moins présents qu'à l'époque. Mais il subsiste des incertitudes: le Japon peut-il échapper à l'effet de contagion de Wall Street en cas de forte remontée des taux d'intérêt? Les Jeux olympiques de Tokyo pourront-ils se tenir normalement cet été? D'un autre côté, la résilience nippone a déjà été prouvée en de multiples occasions. Le 10 mars 2009, le Nikkei était tombé à un plancher de 7.055 points, soit 80% plus bas que 20 ans auparavant!  Mais celui qui a osé investir ce jour-là aurait réalisé aujourd'hui un gain de plus de 300%. Pas mal quand même...

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