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Quelle est la vraie "valeur" de Warren Buffett ?

Chroniqueur, newsmanager

La méthode de "l'investissement dans la valeur" chère à Warren Buffett est remise en cause. Le gestionnaire d'Omaha a-t-il perdu la main?

Warren Buffett, 90 ans, a-t-il encore de la « valeur »? Ou plutôt les méthodes de l’oracle d’Omaha ont-elles encore de la valeur ? C’est un peu de cette façon qu’il faut résumer le débat qui fait rage aujourd’hui. La méthode de « value investing », si chère à Buffett et à son mentor Benjamin Graham, est dans les cordes depuis dix ans, affichant une sous-performance très nette par rapport à l’investissement dans les valeurs de croissance, c’est-à-dire les valeurs technologiques.

Alors « investir dans la valeur » en achetant des actions qui cotent en-deçà de leur valeur intrinsèque ou leur valeur comptable est-il passé de mode après quelque 80 ans de bons et loyaux services? La question est soulevée alors que les actions « value », c’est-à-dire les bancaires, les sociétés aériennes ou les actions pétrolières, tentent précisément de redresser la tête, en espérant que l’arrivée des vaccins contre le Covid-19 va éclaircir l’horizon économique et que les technologiques vont devoir reprendre leur souffle, surtout si les régulateurs prennent des mesures plus drastiques à l’égard des Gafa en matière de concurrence.

Ce dont il faut se rendre compte, c’est que le monde a changé. Les bénéfices et la valeur comptable d’une société ne sont plus ce qu’il étaient.

L’hebdomadaire The Economist a frappé fort en intitulant un de ses éditoriaux « Beyond Buffett », rappelant que les actions « value » ont vécu une décennie d’enfer. Celui qui a investi 1 dollar en actions « value » voici dix ans se retrouve aujourd’hui avec 2,50 dollars en portefeuille. Un chiffre à comparer avec 3,45 dollars pour le marché dans son ensemble et 4,65 dollars pour le marché dont on exclut les «value stocks ».  Berkshire Hathaway, le navire amiral de Warren Buffett, a particulièrement souffert, lui qui n’a que timidement investi - et assez tardivement - dans les technologiques.  

Dans le Financial Times, un chercheur de Morgan Stanley, Michael Mauboussin, a répliqué en soulignant que la méthode de «value investing», malgré ce qu’en disent les gros titres de la presse financière, est toujours « alive and well ». Pas question de l’enterrer.

Warren Buffett qui avait toujours critiqué les rachats d'actions propres n'en finit plus de faire des annonces en la matière.

Ce dont il faut se rendre compte, c’est que le monde a changé. Les bénéfices et la valeur comptable d’une société ne sont plus ce qu’il étaient. Les actifs tangibles ou matériels, comme les usines, étaient à la base du raisonnement de Benjamin Graham (et de Buffett). Mais la méthode d’investissement dans la valeur n’a pas encore suffisamment intégré la montée en puissance des actifs intangibles ou immatériels (brevets, logiciels, algorithmes...) qui font la puissance des Gafa. Aujourd’hui, la valeur présente des cash flows futurs d'une société est la source de la valeur, dit Michael Mauboussin.

Et l’ami Warren dans tout cela? Outre Apple qui est devenu une valeur phare de son portefeuille, il s’est laissé séduire par l’entrée en bourse en septembre dernier de laction Snowflake qui est active dans le cloud computing. Emise à 120 dollars, l’action a grimpé plus de 300 dollars avant de revenir à 260 dollars récemment. Une belle plus-value potentielle à la clé.

Et ces derniers mois, après avoir acheté des actions de cinq compagnies de trading japonaises, Buffett a remis le cap sur les USA avec l’achat de quatre valeurs pharma (Merck, Pfizer, AbbVie et Bristol-Myers Squibb), un secteur qui est dans l’air du temps. Plus curieusement, il a réduit quasiment à néant sa participation dans la banque JPMorgan Chase, lui préférant apparemment Bank of America. C'est d'autant plus bizarre que Buffett a toujours adoré JPMorgan et son patron emblématique Jamie Dimon.

Et preuve qu'il n'est jamais trop tard pour changer d'avis, celui qui avait toujours critiqué les rachats d'actions propres, n'en finit plus de faire des annonces en la matière. Il a racheté 9 milliards de dollars de l'action Berkshire au cours du trimestre écoulé, ce qui porte à 16 milliards le montant total de ses rachats d'actions sur neuf mois. Alors Berkshire Hathaway, meilleure action «value» aux yeux de Buffett? Toujours est-il que ces derniers mois, l'action s'est remise à surperformer l'indice S&P 500. Buffett pourrait encore nous étonner...

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