chronique

Tina, Gita et le spectre (inflationniste) d'Halloween

Chroniqueur

Gita Gopinath (FMI) se veut prudente alors que d'autres experts avertissent que l'inflation actuelle n'est nullement temporaire. Mais la gardienne de la bourse, Tina (pour "there is no alternative") ne semble nullement effrayée. Tout au moins jusqu'ici.

Cette fois, on peut l’affirmer: le pic de croissance de l’après-pandémie est derrière nous. Même si comme le concède Gita Opinath, la "chief economist" du Fonds monétaire international (FMI), "la pandémie n'est terminée nulle part tant qu'elle n'est pas achevée partout".

Après le remarquable rebond des économies, au-delà même des attentes, une décélération est cette fois de mise. Ce que le FMI résume en une phrase: "Le momentum s’est affaibli et les incertitudes ont augmenté".

Ainsi, en Europe, l’indice ZEW qui mesure la confiance des investisseurs allemands a enregistré en octobre sa cinquième baisse d'affilée, dans un contexte marqué par une hausse de l'inflation, en particulier des prix de l’énergie. Ce qui incite les experts interrogés par l’institut allemand à anticiper une baisse des profits des entreprises.

Dans la foulée, les principaux instituts allemands de recherche ont abaissé leur prévision de croissance de l’Allemagne de 3,7% à 2,4% pour cette année. Et quand l’Allemagne tousse (un peu), c’est toute l’Europe qui risque de s’enrhumer, dans un contexte plus large marqué par diverses pénuries (semi-conducteurs), l'engorgement de certains ports (à Los Angeles et Long Beach) et le manque de conteneurs (et donc l’explosion de leur prix pour le transport). 

Aux États-Unis, Janet Yellen, la secrétaire au Trésor, a bien tenté de rassurer ses compatriotes: les cadeaux de Noël arriveront à temps au pied du sapin! Pas de raison de se précipiter dans les magasins pour faire ses courses, a-t-elle confié sur la chaîne CBS. Mais avant Noël, il y a Halloween et certains prennent un malin plaisir à agiter le spectre de l’inflation et des pénuries. Et les avertissements ne viennent pas de n’importe où, mais de la banque centrale américaine elle-même, où Jerome Powell, son président, nous annonçait pourtant que les perturbations ne seraient que "transitoires".

Raphael Bostic au Peterson Institute for International Economics

Le président de la Federal Reserve d’Atlanta, Raphael Bostic, n’est pas très rassurant. Celui qui est parfois cité comme futur président de la Fed a indiqué que la hausse de l'inflation pourrait ne pas être transitoire. Comme une réponse à Jerome Powell, il a même qualifié ce mot transitoire de "gros mot". Avec un certain humour, il a déposé, lors d'une vidéoconférence, un billet d’un dollar dans un bocal à chaque fois qu’il prononçait ce "gros mot". C’est un peu comme si Pierre Wunsch déposait un euro dans une tirelire lorsque le mot “temporaire” est prononcé par la BCE et sa présidente Christine Lagarde. C’est un peu difficile à imaginer, même si le gouverneur de la Banque nationale de Belgique a effectivement souligné cette semaine que la communication officielle de la BCE insistait peut-être un peu trop sur ce caractère "temporaire" de la hausse de l’inflation...

Choc de croissance en 2020, choc inflationniste en 2021 et choc des taux d'intérêt en 2022. Tel pourrait être le scénario.

Pour Raphael Bostic, il est devenu de plus en plus évident que l’épisode actuel marqué par la hausse de l’inflation (5,4% en septembre) et les disruptions dans les chaînes d'approvisionnement ne sera pas bref. Le toujours influent Larry Summers, ancien secrétaire américain au Trésor, va même un pas plus loin. Selon lui, la Fed risque tout simplement de perdre la bataille de l'inflation, voire même l'a déjà perdue. Il rappelle que le rôle traditionnel d’une banque centrale est d’enlever le bol de punch lorsque la fête commence à s’animer. Ici, la fête bat son plein et la Fed ne retirera pas le bol avant d’avoir la preuve que... tout le monde sera ivre! Les marchés ne prennent donc pas encore en compte les risques d’un événement extrême ("tail event") où les taux d’intérêt grimpent rapidement. D’autant, comme le note le FMI, que les cours boursiers ont continué à monter grâce à une politique monétaire accommodante et aux bons résultats des entreprises. Ce qui implique que les valorisations des actions restent tendues.

L'analyste Michael Hartnett de la Bank of America synthétise assez bien ce début des années 2020: choc de croissance en 2020, choc inflationniste en 2021 et choc des taux d'intérêt en 2022. Ce qui ne devrait pas être favorable aux actions, en particulier les valeurs technologiques.

Mais, visiblement, les marchés boursiers jouent encore l'indifférence. L'absence d'alternative favorise toujours les actions. Tina (there is no alternative) n'a peur ni de Gita ni du spectre d'Halloween. Pour l'instant tout au moins.

Lire également