chronique

Touche pas à mes trimestriels!

Marc Lambrechts

Aux USA, on compte les points entre les partisans de la suppression des résultats trimestriels et les adversaires d’une telle mesure. Les Etats-Unis ne feraient pourtant qu’imiter l’Europe.

Ainsi va la vie économique. On tricote une mesure et puis on détricote. Dans le courant des années 2000, l’Europe avait rendu obligatoire la publication des résultats trimestriels par les sociétés cotées. Elle pensait à l’époque qu’une plus vaste transparence et une information détaillée tous les trimestres offriraient les meilleures garanties aux investisseurs. Puis la crise de 2008 est passée par là. Les investisseurs ont perdu beaucoup d’argent. Et le court-termisme ambiant a été abondamment dénoncé. Alors, marche arrière toute. Depuis 2014, les sociétés ne sont plus obligées de publier des informations trimestrielles. Un parfait mouvement de balancier.

Dans la pratique, les plus grandes sociétés publient toujours des trimestriels. Pas question pour elles de se démarquer par rapport aux sociétés américaines. Mais les plus petites jouent la carte de la flexibilité. Car ne plus publier des trimestriels allège déjà les coûts.

Ainsi va la vie économique. On tricote une mesure et puis on détricote.

En mars dernier, chez nous, la société IBA  a ainsi décidé de ne plus publier des résultats trimestriels, mais uniquement des indications sur l’état du marché et sur sa stratégie. IBA explique que son activité est marquée par des cycles, liés à des investissements de long terme.

Outre-Atlantique, Donald Trump vient de relancer le débat. Pourquoi ne pas suivre l’exemple européen et supprimer l’obligation pour les sociétés cotées de publier des résultats trimestriels et la remplacer par une publication tous les 6 mois. Selon le Président américain, ce serait une manière de s’attaquer au court-termisme, de stimuler les investissements et de créer davantage d’emplois. Trop beau pour être vrai? Il y a un peu de cela.

Tout d’abord, Trump n’a pas eu une illumination subite. Il a consulté quelques patrons dont l’ex-CEO en partance de PepsiCo , Indra Nooyi, partisane des stratégies de long terme.

Jamie Dimon, le patron de JPMorgan Chase, et Warren Buffett sont aussi des adversaires du court-termisme. Dans une carte blanche publiée dans le Wall Street Journal en juin, ils avaient souligné que chaque génération d’Américains a la responsabilité de laisser derrière elle une société plus forte et plus prospère que la précédente. Et toutes les grandes réussites sont toujours le résultat d’investissements à long terme. Un beau plaidoyer.

De l’autre côté du ring, si l’on peut s’exprimer ainsi, on retrouve l’économiste Larry Summers, professeur à Harvard et ancien secrétaire US au Trésor, qui a dit cette semaine dans une tribune au Financial Times tout le mal qu’il pensait d’une suppression des trimestriels. Une mesure qui, dit-il, profiterait aux investisseurs professionnels qui sont en contact avec les sociétés au détriment des petits investisseurs. Une telle mesure permettrait aussi à un patron d’attendre plus longtemps avant de révéler l’étendue d’un problème, ce qui est néfaste.

Le vrai débat

©Bloomberg

Ce qu’il faut toutefois bien comprendre dans ce débat, c’est que la critique de Dimon et de Buffett ne porte pas sur les trimestriels en tant que tels mais bien sûr les prévisions ("guidance") données par les sociétés. Leur proposition est de réduire voire supprimer ces prévisions. Car ces dernières n’encouragent pas à investir sur le long terme. Les sociétés limitent trop souvent leurs dépenses, les recrutements ou leurs efforts de recherche afin de rencontrer des prévisions bénéficiaires trimestrielles qui peuvent être affectées par des facteurs totalement en dehors de leur contrôle: des variations du prix des matières premières, la volatilité des marchés ou même le climat.

Des marchés obsédés par le court terme ont aussi découragé des sociétés ayant des vues à long terme de se faire coter en Bourse. Ce qui prive l’économie de sources d’innovation et limite au final les possibilités d’investissement pour les particuliers. Sans compter le jeu parfois pervers qui s’installe entre les prévisions des analystes et celles de la société.

Éliminer la "guidance" ne va certes pas résoudre tous les problèmes mais serait un pas dans la bonne direction. Alors oui, touche pas à mes trimestriels, mais gare aux prévisions…

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