chronique

Un choc financier avant la prochaine récession?

Marc Lambrechts

Au cours des quarante dernières années, les Etats-Unis ont connu cinq récessions. La plupart ont été précédées par un choc d’ordre financier. La prochaine ne devrait pas constituer une exception, selon un économiste.

Outre l’excellente tenue des marchés boursiers, une des bonnes nouvelles de la semaine est que l’Allemagne va sans doute échapper à une récession. Une récession technique s’entend, c’est-à-dire deux trimestres négatifs de croissance du produit intérieur brut (PIB). Selon l’office allemand des statistiques, le quatrième trimestre de 2018 s’est probablement soldé par une modeste croissance après la contraction de 0,2% du produit intérieur brut au troisième trimestre. On respire à Berlin, le petit coup de froid lié au secteur automobile ne serait que temporaire. Pas de récession donc. Mais le "mot en R" demeure dans pas mal de conversations. Devant le Parlement européen, Mario Draghi a précisé que la zone euro ne s’orientait pas vers une récession mais que le ralentissement pourrait durer plus longtemps que prévu. Ce qui au passage pourrait reporter les premières hausses de taux d’intérêt de la BCE à 2020 voire même à 2021-2022, prédit-on du côté de la firme d’investissement Fidelity. Cette dernière souligne que toute hausse précipitée des taux risque de provoquer des défauts de paiement du côté de ceux qui ont continué à s’endetter au cours des dernières années.

Est-ce un hasard mais l’inquiétude des investisseurs liée à l’endettement des entreprises a atteint son plus haut niveau depuis dix ans. C’est ce que montre l’enquête mensuelle de Bank of America Merrill Lynch auprès des gestionnaires de fonds internationaux.

Ces mêmes gestionnaires sont encore relativement peu nombreux à prédire une récession globale en 2019. Ils ne sont que 14%, les autres tablant plutôt sur une stagnation au cours des prochains trimestres.

Mais de toute manière, il y a récession et… récession. Les deux trimestres négatifs ne sont qu’une des définitions retenues en la matière. Aux Etats-Unis, c’est le National Bureau of Economic Research (NBER) qui est le gardien officiel des récessions, définies par un déclin significatif de l’activité économique durant plusieurs mois.

Cinq récessions

Au cours des quarante dernières années, selon le NBER, l’économie américaine a connu cinq récessions, ce qui en définitive n’est pas énorme. Elles ont duré entre 6 et 18 mois.

Bradford DeLong, réputé professeur d’économie à Berkeley, parle quant à lui de quatre récessions. Mais par un subtil tour de passe-passe, il a fusionné les deux récessions de 1980 et de 1981-1982 en une seule. Seule cette récession, dit-il, est imputable à une cause conventionnelle. Face à l’inflation (notamment liée aux prix pétroliers), la banque centrale américaine avait relevé ses taux d’intérêt de manière drastique, étouffant l’économie.

En juin prochain, les Etats-Unis atteindront leurs dix années de croissance ininterrompue. Une performance assez remarquable.

Mais les trois récessions suivantes furent chacune causées par des désordres sur les marchés financiers, souligne DeLong. Après la crise des caisses d’épargne US ("savings and loan") du début des années 90, survint l’explosion de la bulle Internet en 2000-2002, suivie par l’effondrement du marché des emprunts hypothécaires en 2007, qui allait déclencher la grande crise financière de 2008.

En juin prochain, les Etats-Unis atteindront leurs dix années de croissance ininterrompue. Une performance assez remarquable.

Pour Bradford DeLong, la prochaine récession (car il y en aura une inévitablement) ne sera pas liée aux taux de la Federal Reserve. D’autant que cette dernière pourrait appuyer cette année sur le bouton "pause" en matière monétaire. Non, la prochaine récession sera probablement déclenchée, comme les trois précédentes, par un nouveau choc financier, un soudain et brusque "sauve-qui-peut", consécutif à la révélation d’une faiblesse fondamentale des marchés financiers, souligne DeLong.

Quel sera cet élément déclencheur? Difficile à dire bien évidemment. Mais si la récession survient d’ici peu, le plus inquiétant est que les Etats-Unis ne possèdent pas les outils qui permettraient de la combattre de manière efficace. Cela risque en effet de batailler ferme entre Donald Trump et la Chambre qui a basculé du côté démocrate. Alors que du côté de la Federal Reserve, les taux directeurs se situant actuellement à 2,25%-2,50%, la marge à la baisse des taux n’est pas immense pour relancer l’économie. Pour la première fois depuis dix ans, les investisseurs doivent donc se préparer à la possibilité d’une récession longue et tenace, qui peut survenir n’importe quand, au gré du prochain choc financier.

Tout ceci n’est pas très rassurant. Bien entendu, on peut toujours espérer que le professeur DeLong se trompe sur toute la ligne. Mais ce qu’il nous dit sur l’absence de marge de manœuvre en cas de récession ne manque pas d’une certaine pertinence.

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