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Une vraie inflation... du mot inflation sur les marchés

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Le mot "inflation" revient tous les jours dans les commentaires sur les marchés. On évoque même le spectre des années 1970, des années qui furent dramatiques pour l'économie, mais aussi pour les marchés boursiers.

Les marchés financiers voient l’inflation partout. C’est devenu une sorte d’obsession depuis que les États-Unis ont annoncé une inflation de 4,2% pour le mois d’avril. Le fait de dépasser la barre des 4% a fait frémir certains économistes, même si une hausse des prix était logiquement anticipée en raison de l’effet de comparaison par rapport à mars-avril 2020, lorsque les prix avaient fortement baissé en raison de la crise du coronavirus.

Certains se demandent aujourd’hui si la Federal Reserve n’est pas en train de laisser la pâte de dentifrice sortir du tube.

Certains se demandent aujourd’hui si la Federal Reserve (Fed) américaine n’est pas en train de laisser la pâte de dentifrice sortir du tube. Et comme le disait un ancien président de la Bundesbank, une fois qu'elle est sortie du tube, il est impossible de l'y faire rentrer. Bref, l’inflation-dentifrice risque de ne plus être contrôlable. Ceci sous l’effet des politiques de relance, du rebond des matières premières, de certaines pénuries (semi-conducteurs)…

Certains agitent même le spectre de l’inflation des années 1970. Si ces années furent dramatiques économiquement, elles le furent aussi pour les marchés boursiers. Ainsi, le niveau atteint par l'indice Dow Jones en 1972 ne fut dépassé que dix ans plus tard, en 1982. En 1973-74, l’indice S&P 500 enregistra une chute totale de 48%, un marché baissier qui reste dans les annales.

Bien entendu, les circonstances étaient différentes. En 1973, le monde connaissait son premier choc pétrolier. L’embargo décrété par l’Opep allait provoquer un quadruplement des cours du brut. En outre, le système des taux de change fixes s'était définitivement écroulé, après la fin des accords de Bretton Woods, laissant le dollar glisser vers le bas. La hausse de l’inflation allait entraîner celle des salaires, dans une sorte de spirale infernale prix-salaires.

Comme le souligne dans une note William De Vijlder, le chief economist du groupe BNP Paribas, l’inflation était toutefois déjà sur une tendance haussière, bien avant que ces chocs ne frappent l’économie américaine. Durant la première moitié des années 1960, l’inflation totale était inférieure à 2 %. À la fin de la décennie, elle avoisinait 6%. Elle allait ensuite grimper à 12% en 1974 (et même 15% en Belgique!).

Si la comparaison avec les années 1960-70 est souvent citée aujourd’hui, c’est parce que la politique consistant à laisser en quelque sorte l’économie surchauffer n’est pas sans rappeler la situation observée dans ces années-là. La Fed désire être certaine que l’économie est remise sur de bons rails avant de commencer à durcir sa politique monétaire, quitte à permettre à l’inflation de dépasser temporairement 2%.

Dans les années 1970, le président de la Fed de l'époque (Arthur Burns) n’avait pas eu le courage de trop resserrer la politique monétaire parce que ce n’était pas dans l’air du temps: il ne voulait nullement nuire au marché de l’emploi.  La Fed de 2021 n'est pas la Fed de 1970. William De Vijlder espère que si l’inflation reste trop longtemps supérieure à l’objectif de 2%, la banque centrale aura le courage de durcir sa politique monétaire malgré le coût que cela pourrait engendrer pour l’économie.

Les analystes boursiers scrutent déjà les secteurs qui pourraient tirer leur épingle du jeu en cas de dérapage de l'inflation.

On sent d'ailleurs que la Fed se prépare petit à petit à un changement progressif de cap. C'est un des messages du compte-rendu du Comité monétaire de la fin avril, même si la prudence reste de mise pour ne pas déstabiliser les marchés comme ce fut le cas en 2013.

Dans l'intervalle, les analystes boursiers scrutent déjà les secteurs qui pourraient tirer leur épingle du jeu en cas de dérapage de l'inflation. Et de citer pêle-mêle l'immobilier, le secteur des métaux précieux, l'énergie, les banques (si elles profitent de la hausse des taux d'intérêt et de la pentification de la courbe des rendements) ou le secteur des biens de consommation pour les sociétés qui ont un pouvoir de fixer les prix et de répercuter la hausse de leurs coûts. Tout cet exercice sera peut-être inutile si Jerome Powell, le président de la Fed, réussit son pari. Récemment, il a affirmé qu'il avait parfaitement retenu les leçons des années 1960-70. C'est tout ce que l'on peut espérer...

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