chronique

Vous avez dit manipulation et tromperie?

Marc Lambrechts

Le scandale Volkswagen, l’affaire Madoff, les dérives du trading boursier à haute fréquence… Les économistes sous-estiment voire ignorent complètement les effets de la manipulation et de la tromperie. Deux prix Nobel d’économie, Robert Shiller et George Akerlof, tentent de corriger le tir.

L’économie de la tromperie et de la manipulation. Deux exemples très récents sont interpellants. Tromperie, c’est le groupe allemand Volkswagen qui n’en finit pas de ternir sa réputation avec le scandale des émissions. Manipulation, c’est la firme de trading à haute fréquence Virtu qui est accusée d’avoir manipulé les cours d’une trentaine d’actions de l’indice boursier CAC 40. Et, dans la foulée, et ce n’est pas anodin, c’est la Bourse de Paris qui est accusée d’avoir manqué à ses obligations de neutralité et d’impartialité, en accordant des avantages tarifaires à Virtu.

Allez, un dernier exemple encore relevé cette semaine: des dirigeants de la Banque centrale européenne, a-t-on appris, auraient rencontré des banquiers privés et des gestionnaires de hedge funds peu avant des décisions monétaires importantes. Vous avez dit "soupçons de manipulation"?

"L’économie de la manipulation et de la tromperie", c’est le sous-titre du livre rédigé par deux prix Nobel d’économie, Robert Shiller et George Akerlof (1). Ce dernier n’est autre que le mari de Janet Yellen, la présidente de la Réserve fédérale américaine.

Même les banquiers centraux deviennent des suspects potentiels.

Le titre du livre est "Phishing for Phools". Il fait référence aux techniques de phishing (ou hameçonnage) sur Internet. Ici, les "phishers" sont les entreprises qui essaient de tromper ou de manipuler les clients. Et les "phools" ou "fools", ce sont les fous. Ou plutôt les victimes qui se laissent tromper et manipuler. C’est vous, c’est moi… Encore qu’il existe deux types de fous. Les fous "psychologiques" d’une part. Ceux qui se rendent comptent qu’ils se font berner. Ce sont par exemple les joueurs addictifs. Ils savent qu’au final, ils seront perdants, mais le jeu est devenu pour eux une véritable drogue. Et d’autre part, il y a les fous qui se font berner par désinformation. Ce sont les actionnaires de la société Enron. Une société qui avait truqué ses comptes. Souvenez-vous aussi de Lernout & Hauspie en Flandre. Ce sont aussi ces banques de Wall Street qui ont vendu des produits toxiques à des banques européennes, déclenchant ainsi la grande crise de 2008.

Comment personne (ou presque) n’a-t-il prévu ce qui allait arriver? La chute de Lehman Brothers notamment. Pour notre duo de prix Nobel, la réponse est simple: les économistes sous-estiment voire ignorent totalement l’impact de la tromperie et de la manipulation sur le fonctionnement des marchés.

Dans le milieu informatique, on sait qu’il faut se méfier du phishing et des virus. Alors pourquoi n’est-ce pas le cas dans la vie économique?

George Akerlof. ©BELGAIMAGE

Le cas de l’affaire Madoff est sans doute exemplaire à cet égard. La "pyramide à la Ponzi" mise en place par le spécialiste boursier américain avait été dénoncée en son temps par un analyste isolé, Harry Markopolos, auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC) de Boston. Mais le gendarme des marchés américains avait classé le dossier sans suite. Alors, insuffisance d’effectifs pour contrer les "phishers"? C’est une explication plausible.

Bon, rassurez-vous, les marchés et les intervenants ne sont pas toujours malhonnêtes, nous dit Robert Shiller. Mais il y a cette impitoyable pression concurrentielle qui pousse des acteurs à commettre l’irréparable, à vous proposer un produit dont vous n’avez nul besoin ou, pire, un produit qui vous fera perdre de l’argent.

Les marchés sont ainsi le terrain rêvé de "phishers" qui tentent de vous vendre des actions ou d’autres produits financiers. Et qui vous affirment avec une ferme conviction que les marchés vont continuer indéfiniment à grimper, avertit le spécialiste des bulles spéculatives qu’est Shiller.

Même les banquiers centraux deviennent des suspects potentiels! Vous n’entendrez jamais un banquier central faire preuve d’un pessimisme extrême sur l’économie. Et un responsable monétaire essayera toujours d’influencer le cours des choses dans le sens voulu. D’où sans doute ces rencontres entre dirigeants de la BCE et banquiers privés. Depuis cette révélation et dans un effort louable de transparence, l’institution de Francfort a d’ailleurs décidé de publier le calendrier des rendez-vous de son comité de direction.

Ce qui n’empêchera pas les banquiers centraux de vouloir toujours influencer la psychologie des marchés. Une sorte de "phishing" qui ne dit pas son nom. Même si, comme le précise Shiller, les banquiers centraux ne font pas cela pour s’enrichir personnellement. Encore heureux…

(1) Phishing for Phools: The Economics of Manipulation and Deception. Par George A. Akerlof et Robert J. Shiller, Princeton University Press, 272 pages, 21 euros (sur Amazon).

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