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reportage

Deux ans après l'invasion russe: "L'Ukraine ne se rendra jamais"

Un immeuble détruit le 2 janvier par un missile russe, dans le district de Solominaski, au centre de Kiev, le 23 février 2024. ©Vincent Georis

Malgré l'échec de la contre-offensive, les doutes sur l'aide occidentale et la fatigue de la guerre, les Ukraniens sont déterminés à se libérer de l'envahisseur russe, a constaté L'Echo lors d'un reportage en Ukraine.

"L'alarme retentissait depuis longtemps. Comme le ciel était dégagé, j'étais plutôt relax. Je préparais le petit-déjeuner des enfants. Puis, d'un coup, un missile a touché notre immeuble. Les fenêtres ont volé en éclat. J'ai vu de la fumée se dégager. Tout était en feu", raconte Svetlana Ilchuk, 50 ans, au milieu des décombres de son appartement situé au 13e étage d'un bâti de l'ère soviétique, au sud-ouest de Kiev.

"J'ai eu si peur. J'ai commencé à prier, j'ai tout fait pour empêcher le feu de se propager", poursuit-elle. C'était le 7 février, à l'aube. Le missile russe tombé sur ce quartier-dortoir a tué cinq civils. Svetlana et ses trois enfants ont survécu. "Les pompiers ont fini par nous sauver, après plusieurs heures. Mais la fille de nos voisins est morte à l'hôpital de ses brûlures."

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L'immeuble est ravagé. On y sent encore l'odeur âcre de l'incendie. "Nous sommes hébergés chez des amis", dit-elle. Son logement ne sera pas reconstruit avant la fin de l'année. Pour toute indemnité, elle a reçu 10.000 hryvnia (240 euros), versé par l'ONU, pour chaque membre de la famille. "Que voulez-vous faire avec ça? Quant au gouvernement ukrainien, il nous inonde de paperasse et ne donne rien", lâche-t-elle.

Oubliée par l'État, elle a l'espoir chevillé au corps, comme la plupart des Ukrainiens que nous rencontrons. "D'autres vivent des calvaires pire que le nôtre. Nous vaincrons la Russie. Nous vaincrons les ténèbres, j'en suis convaincue", dit-elle.

Svetlana Ilchuk, à la fenêtre de son immeuble détruit le 7 février par une frappe russe, dans le disctrict d'Holosiivskiy, au sud-ouest de Kiev, le 23 février 2024. ©Vincent Georis

"Ne nous oubliez pas!"

"Un missile était tombé à l'arrière de la maison. Ma voiture était pulvérisée."

Serguei
Habitant du centre de Kiev

Nous sommes à Kiev, à la veille du 24 février, la date du sinistre anniversaire de l'invasion russe. Une cérémonie de commémoration est prévue samedi dans la capitale. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky sera rejoint par le Premier ministre belge Alexander De Croo et de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, qui voyageront de nuit sous haute sécurité.

Deux ans après avoir repoussé l'envahisseur avec brio, la capitale ukrainienne n'est pas en paix. La contre-offensive a échoué, les Russes mettent la pression sur le front, l'aide américaine tarde, l'Europe peine à débloquer un soutien militaire de 20 milliards d'euros. Derrière les regards fiers, un cri sourd se fait sentir: "ne nous oubliez pas!"

La guerre omniprésente

Comme le reste du pays, Kiev encaisse des frappes de missiles et de drones russes. Les Patriot américains offrent une bonne protection, mais certains projectiles passent à travers les mailles du filet. Avec des conséquences dramatiques.

Serguei, un habitant du district de Solomianski, au centre de Kiev, en fait l'amère expérience. Le 2 janvier, son immeuble a été bombardé. Nous le rencontrons au pas de sa porte défoncée par l'impact.

"Je préparais mes enfants pour l'école. Il y avait une alerte, mais on est tellement habitués", dit-il. "Soudain, les murs ont tremblé, j'ai couru dehors… Un missile était tombé à l'arrière de la maison. Ma voiture était pulvérisée", dit-il. Trois personnes ont été tuées par l'impact. Depuis lors, Serguei vit de la solidarité de bénévoles.

Kiev, deux ans après le début de l'invasion russe

Nous prenons congé. La sirène de mon application Air Alarm se déclenche. "Un Mig russe", lâche Vitaly, notre "fixeur", en poitant le ciel. Alors que l'armée résiste aux assauts russes à l'Est, la bataille peut paraître lointaine dans le Nord et l'Ouest. Mais la guerre est là, omniprésente. Dans tout le pays.

Autre signe visible de la guerre: chaque jour, les camions réfrigérés ramènent des dizaines de corps de soldats morts au combat. Les enterrements se succèdent. Les faire-part funéraires circulent, de plus en plus nombreux, sur les réseaux sociaux. Personne ne veut mourir dans l’anonymat.

Incursions russes

La guerre sème aussi la mort dans le Nord. Les villages frontaliers sont bombardés par l'artillerie russe. La frontière avec la Russie et la Biélorussie est tellement vaste qu'il est impossible d'en contrôler tous les points. Des groupes de diversion russes, formés de cinq à sept combattants, s'infiltrent dans les oblasts ukrainiens de Tchernihiv et Soumy, pour tirer sur les civils et semer la peur.

Dans les villes, on traque les espions russes. La cinquième colonne, une réalité dévésatrice, pouvant se muer en phobie. N'importe quel individu prenant un peu trop de photos dans un lieu public devient un suspect. Une autre plaie, le commerce clandestin des armes russes ramenées du front, s'aggrave, nourrissant le crime organisé.

Boutcha revit

"Si l'Europe nous oublie, la Russie vous rappellera qu'elle existe."

Anatoly Fedoruk
Maire de Boutcha

Peu avant notre arrivée, un missile balistique est tombé en banlieue de Kiev dans le district de Boutcha, creusant un immense cratère à la lisière d'une forêt. Les toits et les fenêtres de maisons du village voisin, Buda-Bynetska, ont été soufflés. Nous nous rendons sur place. Anatoly Fedoruk, le maire de Boutcha, nous accorde un entretien.

"Aucun village, aucune ville n'est à l’abri d'un tir russe. À chaque alarme, les gens ont la peur au ventre", explique-t-il.

Cette anxiété est renforcée depuis quelques mois par la raréfaction de l'aide occidentale. Les livraisons d'arme à l'Ukraine se tarissent, suite au blocage d'un paquet de 60 milliards de dollars par les républicains au Congrès américain. La perspective d'une réélection de Donald Trump obscurcit encore plus l'avenir des Ukrainiens. Du moins, vu d'Europe.

Anatoly Fedoruk, maire de Boutcha

"Nous ne croyons pas que l'aide cessera si Trump est élu", tacle Anatoly Fedoruk. "L'aide occidentale est très importante pour nous, mais vous devez comprendre que l'Ukraine ne se rendra jamais. Les Européens ne reçoivent qu'une petite partie de l'information. Nous qui vivons près des Russes, nous savons que si nous ne les arrêtons pas, ils iront plus loin. Ils envahiront l'Europe", résume-t-il.

Lors des 33 premiers jours de l'invasion, les soldats russes ont tué 509 habitants de Boutcha. Hommes, femmes et enfants furent abattus à bout portant dans la rue, sur le pas de leur porte ou contre un mur. L'artillerie russe détruisit plus de 4.000 immeubles.

"Ces crimes sont durs à oublier. Nous attendons les jugements de la Cour internationale de Justice", poursuit le maire de Boutcha. "Mais nous allons mieux. Nous avons reconstruit 80% des habitations, et nous aurons terminé pour la fin de l'année. Je vais vous surprendre: Boutcha est bien plus belle qu'avant la guerre, et c'est ce qu'il y a de mieux pour ramener l'espoir chez ses habitants."

Son optimisme tranche avec l'image d'un pays affrontant seul une guerre qui serait oubliée du monde. Un oubli que la propagande russe cherche à renforcer en Occident. Vladimir Poutine est passé maître dans l'art d'effacer des crimes de masse, de la Tchétchénie à la Géorgie, en passant par la Syrie, l'Ukraine et les dizaines d'opposants assassinés. C'est ainsi que le Kremlin installe "sa paix", sur les cendres des territoires conquis.

S'il est des peuples sombrant dans cette paix narcotique, où on lâche prise pour survivre, l'Ukraine n'en fait pas partie. "Ne vous y trompez pas. La guerre continue. Nous reprendrons notre territoire. Et si l'Europe nous oublie, la Russie vous rappellera qu'elle existe", avertit Fedoruk.

La société fragmentée

"Pour chaque obus que nous n'avons pas, l'ennemi avance, et nos hommes meurent."

Serguei Kuzan
Président du Centre Ukrainien de Sécurité et de Coopération

Les Ukrainiens oscillent entre espoir et chutes de moral. À ce rythme, les divisions sociales s'approfondissent. En deux ans, le fossé s'est creusé entre ceux partis au front et les autres, restés chez eux. À Kiev, les fêtes de la jeunesse dorée contrastent avec la boue des tranchées de l'Est, où les 500.000 soldats mobilisés depuis deux ans attendent la relève. En face, Moscou jouit d'une réserve inépuisable de chair à canon qu'elle jette en première ligne.

Des rumeurs rapportent des cas de mobilisations forcées, en marge de la légalité, suite au manque de volontaires. Des jeunes auraient reçu leur ordre de mobilisation en main propre, avant d'être emportés sur-le-champ dans un camp d'entraînement. "La mobilisation est un processus difficile, mais l'armée ukrainienne continue à recruter. Le problème est moins important que la propagande russe veut le faire croire", nuance Serguei Kuzan, président du Centre ukrainien de Sécurité et de Coopération, un analyste très couru à Kiev.

La chute récente d'Avdiïvka noircit encore plus le tableau. Mais l'importance stratégique de cette prise est faible, et le prix payé disproportionné. Le blogueur russe Alexei Morozov, dit "Murz", a annoncé sur Telegram que 16.000 soldats de son camp ont péri dans la bataille. D'après Kiev, c’est sept fois plus que le nombre de soldats ukrainiens tombés. L'annonce n'a pas plu à Moscou. Murz a été retrouvé "suicidé" mardi.

Le mémorial pour les soldats ukrainiens et étrangers morts sur le front ne cesse de s'étendre, place Maidan, à Kiev. Le 22 février 2024. ©Vincent Georis

"Depuis cinq mois, nous sommes à zéro aide militaire, et cela touche notre moral", poursuit Kuzan. "Nous manquons d'obus et de missiles antiaériens. L'entretien des blindés américains est difficile. Si cela continue, nous allons devoir chercher d'autres moyens pour soutenir notre armée. Pour chaque obus que nous n'avons pas, l'ennemi avance, et nos hommes meurent."

Sur le terrain, l'armée ukrainienne rationne ses munitions. Elle tire environ 2.000 obus par jour, soit cinq fois moins que son adversaire. Serguei Kuzan reste optimiste. "Le conflit ne peut s'éterniser, car la Russie a épuisé un tiers de ses réserves datant de l'ère soviétique. Elle devrait arriver au bout de ses capacités en 2026, alors que son industrie tourne déjà au maximum", dit-il.

En position défensive

La contre-offensive ukrainienne s'est écrasée sur un mur de défense russe de 1.500 kilomètres, constitué de champs de mines, d'artillerie et de milliers de drones tueurs.

"Nous construisons une ligne de défense pour tenir jusqu'à la fin de l'année."

Oleksandr Musiienko
Directeur du Centre d’Etudes Militaires et Légales

L'armée ukrainienne est passée, cette semaine, en mode défensif. "Nous construisons une ligne de défense pour tenir jusqu'à la fin de l'année. Si nous recevons des armes en suffisance de l'Occident, nous pourrons lancer une contre-offensive en 2025", estime Oleksandr Musiienko, directeur du Centre d'Études militaires et légales de Kiev.

Mais le temps presse. "L'Europe doit suppléer en urgence à l'aide américaine. Nous avons besoin d'artillerie, de F-16, de missiles SCALP et TAURUS", insiste-t-il. "Nous traversons une période très risquée, durant laquelle les Russes pourraient avancer."

Oleksandr Musiienko évoque un des scénarios de sortie de crise "envisageable": une révolte au sein de l'armée russe minée par le carnage subi dans ses rangs depuis le début de l'invasion. D'après le directeur de la CIA William Burns, 315.000 soldats russes ont été tués ou blessés sur le front en deux ans, c'est trois fois plus que du côté ukrainien. "C'est un cygne noir. Mais c'est ainsi que la révolution russe a éclaté, avec des soldats et des marins qui se sont révoltés. Elle n'est pas venue du peuple. Or, on l'a vu avec la marche sur Moscou de Wagner, cela peut aller vite", explique-t-il.

L'Europe sous influence

Le Kremlin multiplie les pressions sur l'Occident pour bloquer l'aide à l'Ukraine. "Nos renseignements montrent que la Russie mène une guerre hybride en Europe où elle fait du lobbying pour empêcher de nous livrer des obus", dit Serguei Kuzan. "L'influence de Moscou se fait aussi sentir en Belgique, où le groupe russe NLMK pèse sur le gouvernement pour éviter les sanctions. Nous avons des rapports précis sur ce sujet."

Serguei Kuzan, président du Centre Ukrainien de Sécurité et de Coopération

Les services ukrainiens ont épinglé plusieurs députés européens d'extrême droite, de l'AfD allemand et du RN français, servant les intérêts de la Russie. "L'Europe doit être avertie qu'en 2024, la Russie va essayer de déstabiliser la société européenne avec ces partis", ajoute Kuzan. "Si nous tombons, l'Europe sera la suivante. La Russie pourrait commencer ses attaques en envoyant des forces armées anonymisées dans les pays baltes", dit-il.

Les doutes sur l'aide occidentale

"Le meilleur scénario serait que la Belgique transfère les avoirs russes à la Commission européenne."

Hlib Vyshlinsky
Directeur du Centre pour la Stratégie Economique

Pour que l'armée ukrainienne tienne, l'économie ukrainienne doit tourner. Nous l'avons constaté à Kiev, les commerces sont ouverts et les affaires continuent. L'aide occidentale massive soutient l'économie. La croissance avait chuté de 21% après l'invasion, puis elle est montée à 5% en 2023 par rapport à 2022.

"Cette année, nous devrions connaître une croissance proche de zéro, peut-être légèrement supérieure grâce aux bonnes récoltes agricoles", explique Hlib Vyshlinsky, directeur du Centre pour la Stratégie économique. Les entreprises européennes sont les bienvenues, "en particulier celles de défense". Mais la baisse des soutiens occidentaux commence à se faire sentir.

"Si nous ne recevons plus d'aide américaine, dans un premier temps, cela affectera la confiance des affaires, réduira les investissements et provoquera un afflux de réfugiés en Europe", poursuit-il, "mais le plus gros problème se posera en 2025, car nous aurons épuisé une partie de l'aide européenne."

À cette épée de Damoclès s'ajoutent les dommages directs et indirects causés par la machine de guerre russe, évalués à 655 milliards de dollars.

655
milliards de dollars
Les dommages directs et indirects causés par la Russie à l'Ukraine sont évalués à 655 milliards de dollars.

Les avoirs russes gelés en Belgique

Comment l'Ukraine va-t-elle tenir? Le risque conjugué d'une victoire de Trump et d'une montée de l'extrême droite en Europe, lors de cette année électorale, rend les choses imprévisibles. Kiev espère que l'Europe restera à ses côtés. Vyshlinsky avance un plan B: utiliser les avoirs russes gelés, environ 200 milliards d'euros, logés dans la société de dépôt belge Euroclear.

"Le meilleur scénario serait que la Belgique transfère les avoirs russes à la Commission européenne pour qu'il serve à éponger les dommages de guerre", plaide-t-il. "Je ne comprends pas pourquoi ce serait un problème. Des avocats américains ont démontré qu'il est juridiquement tenable de dire que cet argent serve à dédommager un pays agressé qui se trouve dans une détresse humanitaire."

En attendant, les Ukrainiens ne lâchent rien. "L'Ukraine ne sera jamais aussi bonne ou aussi mauvaise qu'il y paraît", ironise-t-il.

Pour lui, comme pour beaucoup d'autres ukrainiens, il est exclu de négocier la paix tant que la Russie occupera le territoire ukrainien. "Pourquoi négocier? Poutine veut contrôler toute l'Ukraine. Il ne s'arrêtera jamais. Les Russes iront plus loin en Europe, en utilisant le chantage nucléaire", dit-il. "Si tout le monde fait ce qu'il doit, l'Europe, les États-Unis et les dirigeants ukrainiens, alors l'Ukraine peut gagner la guerre."

Le résumé
  • L'Echo s'est rendu en reportage en Ukraine à l'occasion du deuxième anniversaire de l'invasion russe à grande échelle. Après avoir résisté remarquablement, le pays subit des revers: l'échec de la contre-offensive, le recul de l'aide occidentale, les tirs de missiles et de drones russes continus sur les populations civiles.
  • Malgré tout, la vie continue. L'économie tourne et la société ukrainienne garde espoir, comme en témoigne le maire de Boutcha, Anatoly Fedoruk.
  • Les forces ukrainiennes se sont repliées en défense au moins jusqu'à la fin de l'année. Pour les analystes rencontrés à Kiev, l'Ukraine peut tenir face à l'envahisseur, et même relancer une nouvelle contre-offensive. Mais l'aide militaire occidentale ne doit plus tarder.
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