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reportage

En Ukraine, avec des volontaires de la défense territoriale

Les volontaires de la défense territoriale s'entraînent (ici dans la région de Tchernihiv) pour être prêts pour leurs missions. ©REUTERS

L’Echo s’est rendu en Ukraine à la rencontre des volontaires de la défense territoriale, alors que la contre-offensive entre dans sa phase initiale.

"Les Russes nous attaquent tous les jours. Dieu merci, les Patriot fonctionnent très bien", lâche Igor Hryb, le commandant du bataillon de volontaires de la défense territoriale de Khotiv, un village situé sur le plateau de Kiev. "Lors du dernier bombardement, j’étais dans ma voiture. J’ai entendu le système Patriot se déclencher, ça faisait un bruit infernal. Il a détruit les Kinjal, ces missiles hypersoniques soi-disant invincibles".

Son unité de volontaires compte 400 effectifs affectés à la protection du territoire. Leur engagement permet à l’armée ukrainienne de se concentrer sur la contre-offensive.

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Protéger une infrastructure critique

Selon des sources ukrainiennes et occidentales, la phase initiale de cette contre-offensive est en cours. Depuis quelques jours, plusieurs opérations se déroulent sur le front pour préparer une avancée. L’attaque d’une unité russe pro-ukrainienne, menée lundi contre Belgorod, est présentée comme une manœuvre pour forcer les forces russes à se déplacer.

Les volontaires de Khotiv ont pour mission de protéger une infrastructure électrique, un réseau vital pour la capitale ukrainienne. "Cette installation critique permet d’alimenter la moitié de Kiev en électricité. Les Russes ont déjà essayé de la détruire avec des drones Shahed", poursuit-il. Il refuse de donner plus de détails. Depuis octobre, l’armée russe bombarde le réseau et les centrales électriques pour plonger les Ukrainiens dans l’obscurité et la terreur.

"Si vous entendez les sirènes, n’ayez pas peur, nous irons dans l’abri le plus proche. Et puis regardez-moi ça. C’est le meilleur moment pour venir à Kiev. Il y a du soleil, les arbres sont en fleur", ironise Igor.

À Kiev, la vie bat son plein dans une atmosphère que l’on jurerait printanière. Mais ce n’est qu’une part de la vérité liée à la résilience des Ukrainiens. Les militaires omniprésents, le couvre-feu, des regards tendus la nuit tombée et les alertes quotidiennes rappellent que c’est la guerre. Durant la nuit de jeudi à vendredi, des missiles de croisière ont été largués sur Kiev par des bombardiers TU-95. Tous ont été détruits.

"Au début, nous n’avions qu’une kalachnikov pour 10 personnes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui."

Un officier instructeur

Goupillon et kalachnikov

Le territoire de Khotiv, flanqué de vallées profondes, de ruisseaux et de ravins escarpés, affronte depuis la nuit des temps des envahisseurs déboulant de l’Est. "C’est un village très ancien, il a connu l’invasion des Mongols. L’histoire se répète", explique Igor. L’an dernier, les Russes ont été bloqués à quelques kilomètres de là.

Lieutenant réserviste, il a fait son service militaire dans l’armée soviétique en ex-Allemagne de l’Est. Dans la vie civile, il dirige une ONG militant pour la libération des prisonniers politiques ukrainiens en Russie ("Platform for the Release of Political Prisoners").

Il nous conduit dans son camp, à la lisière d’une forêt profonde. Des coups de feu jaillissent d’un terrain creusé dans un sol argileux. "Nous nous entraînons au tir sur ce terrain de 200 mètres de long. À côté, nous nous exerçons à la tactique", ajoute-t-il.

Vidéo entraînement volontaires en Ukraine

"Les habitants des villages voisins nous ont rejoints dès le 24 février 2022 pour bâtir cette division. Il y a toutes sortes de gens ici, des hommes, des femmes, des ouvriers, des ingénieurs, des spécialistes IT, des commerçants, des chasseurs. Certains n’avaient aucune expérience du combat", dit-il.

À peine arrivé, le commandant passe en revue un détachement de volontaires au garde à vous. Un pope, vêtu d’une robe kaki et armé d’un goupillon les bénit, l’un après l’autre, en récitant une prière.

Les volontaires sont armés de kalachnikovs de facture soviétique et de fusils d’assaut américains AR10, nettement plus précis. Certains viennent avec leur propre fusil de chasse, d’autres avec une arme de sniper longue distance. "Au début, nous n’avions qu’une kalachnikov pour 10 personnes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui", dit un officier instructeur.

"Quand les Russes sont arrivés, j’ai réalisé qu’il fallait que je défende mon pays. Je n’ai pas réussi à entrer dans l’armée, alors je suis venu ici."

Vladislav Karpenko
Un des volontaires

Des héros ordinaires

Dès le début de l’invasion, des milliers de volontaires ont rejoint la Force de défense territoriale ukrainienne, une composante de réservistes élargie aux civils en temps de guerre. Ils ont pour mission d’appuyer l’armée, surveiller les mouvements des inconnus, poursuivre les trafiquants et les criminels profitant du désordre de la guerre. Leurs opérations sont menées sous le contrôle de la Défense.

Ces volontaires n’ont rien de barbouzes avinés venus faire le coup de feu. Ce sont des citoyens ordinaires, défendant leur territoire et leur famille contre un ennemi bien réel.

"Quand les Russes sont arrivés, j’ai réalisé qu’il fallait que je défende mon pays. Je n’ai pas réussi à entrer dans l’armée, alors je suis venu ici", raconte Vladislav Karpenko, père de 3 enfants et directeur du département IT d’une entreprise de Kiev.

La mèche de cosaque au vent, ce costaud décroche un sourire trahissant sa gentillesse. "J’ai conservé mon boulot pour continuer à vivre, et je viens ici m’entraîner dès que possible", ajoute-t-il.

Moscou n'avait pas prévu une telle résistance de la part des Ukrainiens. ©REUTERS

Petro Dulia, 63 ans, le visage débonnaire et ridé, n’a pas intégré aisément l’unité. "Au début, ils m’ont refusé à cause de mon âge. Quand ils ont compris que j’avais été soldat et que je connaissais l’usage des armes et les tactiques, ils ont eu besoin de moi", dit-il.

Petro a souffert lors de l’invasion. "Au début de l’agression, je ne dormais que 2 heures par nuit, ça s’est calmé quand les Russes sont partis. Puis en octobre, avec les bombardements, c’est redevenu difficile. Il faut se lever souvent la nuit pour descendre à l’abri", poursuit-il.

"Je viens du village où vivent ceux qui veulent le plus en découdre avec les Russes", lance Oleksander Marenets, défiant, le revolver à la ceinture. Plus tard, il m’apprend qu’il gère avec sa femme une entreprise de vêtements de danse. "C’est la guerre, mais comme beaucoup d’autres, je veux continuer à travailler", dit-il.

Un rôle crucial

"Notre priorité est de protéger le territoire pendant la contre-attaque. En théorie, on peut recevoir l’ordre d’y participer. Mais ce serait risqué. Les volontaires ne sont pas tous prêts à ce type de combat", résume Petro Dulia.

Le plan de cette contre-offensive est le secret le mieux gardé d’Ukraine. "C’est absolument imprévisible. Seul le commandant en chef de l’armée ukrainienne connaît la réponse", tranche Oleksander Marenets.

"C’est une opération complexe, qui engagera la force aérienne, l’artillerie puis l’infanterie. Pour la réussir, nous avons besoin d’armes occidentales supplémentaires, en particulier les F-16", ajoute-t-il.

Les volontaires sont armés de kalachnikovs de facture soviétique et de fusils d’assaut américains AR10, nettement plus précis. ©REUTERS

Les civils de Tchernihiv

Nous quittons les volontaires de Khotiv pour la ville de Tchernihiv, au nord de Kiev, près de la frontière russe. Cette cité historique, berceau de l’âme slave, est un exemple d’implication héroïque des civils. Encerclée par l’armée russe le 24 février 2022, elle n’est jamais tombée.

En quelques jours, près de 20.000 hommes et femmes se sont levés contre l’envahisseur. Certains allèrent, désarmés, à la rencontre des chars russes pour les ralentir et permettre à l’armée ukrainienne de les localiser.

"Les autorités ont appelé toute personne de plus de 18 ans à venir chercher une arme et à défendre le territoire", raconte Olena Rosstalna, artiste et professeure de littérature anglaise à l’université de Tchernihiv. "J’ai appris à fabriquer des cocktails Molotov. J’en ai fait des dizaines. J’avais le sentiment très fort que c’était mon pays, ma maison. Et que je devais les défendre".

"La raison de l’échec des Russes, c’est l’opposition de tout un peuple."

Dmytro Zolotukhin
Expert en guerre de l’information

L’erreur d’évaluation de Poutine

Pour les militaires et les analystes ukrainiens, les volontaires ont été déterminants dans le repli des forces russes. "Moscou pensait qu’il n’y aurait pas de résistance. Ils ont commis une erreur totale d’appréciation que l’on peut expliquer en grande partie par le manque d’information et la corruption", dit Dmytro Bryzhinskyi, commandant militaire de Tchernihiv.

Tchernihiv, au nord de Kiev, près de la frontière russe, est un exemple d’implication héroïque des civils. ©REUTERS

L’erreur des stratèges russes a surpris les Ukrainiens eux-mêmes. "Jamais, je ne pensais que Poutine attaquerait. C’est un criminel, mais pas un idiot. Nous savions que si les Russes attaquaient, ils rencontreraient une forte opposition de la population et de l’Occident", explique Dmytro Zolotukhin, ancien agent du SBU, les services secrets ukrainiens, expert en guerre de l’information et fondateur de l’Institut OSINT.

"La raison de l’échec des Russes, c’est l’opposition de tout un peuple. Une opposition qui n’est pas seulement militaire, mais qui se trouve aussi dans les moyens financiers que les gens de toutes conditions donnent depuis l’invasion de la Crimée en 2014", conclut-il.

Dossier | Guerre en Ukraine

Dossier spécial sur la guerre en Ukraine, lancée le 24 février 2022 par Vladimir Poutine: toute l'actu et les dernières infos sur le conflit armé entre l'Ukraine et la Russie.

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