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La guerre en Ukraine rebat les cartes de l'Europe agricole

Manger moins de viande pour réduire les importations de céréales ou relancer provisoirement la production pour renforcer la sécurité alimentaire, c'est le dilemme que doit trancher l'UE. ©Corbis via Getty Images

Face au risque de pénurie entraîné par le conflit en Ukraine, l'Union européenne penche pour une relance de la production et des aides aux agriculteurs. Quitte à décaler le calendrier de la nouvelle PAC.

Les perturbations de l'approvisionnement alimentaire entraînées par la crise ukrainienne justifient-elles que l'on gonfle, au moins provisoirement, la production agricole, quitte à retarder, voire à alléger, le programme destiné à verdir l'agriculture européenne? C'est la question que doivent trancher les 27 ministres de l'Agriculture de l'Union européenne, qui se sont penchés ce lundi sur une série de propositions de la Commission.

450
millions €
La Commission européenne envisage un recours à la "réserve de crise", un fonds de 450 millions d'euros servant à aider les agriculteurs en cas d'instabilité des prix.

Les industriels de l'agrobusiness ont beau jeu d'expliquer que l'invasion de l'Ukraine par la Russie, deux pays qui prennent à leur compte plus du quart du marché mondial des céréales, a propulsé les cours du blé, du soja, du colza, du maïs et de certaines huiles à des niveaux records. Un diagnostic contesté par de nombreux experts. Selon eux, la flambée des prix est avant tout la conséquence de l'explosion des prix de l'énergie et des engrais, qui ont doublé à l'automne dernier.

Pressée par l'urgence, la Commission européenne envisage une série de mesures: recours à la "réserve de crise", un fonds de 450 millions d'euros servant à aider les agriculteurs en cas d'instabilité des prix (une première); réduction des jachères pour gonfler la production et pallier ainsi la chute des approvisionnements en alimentation animale (plus de la moitié des importations européennes de maïs vient d'Ukraine) et les risques de pénuries d'autres régions du globe.

Risque de pénurie très réduit

Tout l'enjeu pour l'exécutif européen est de ne pas dénaturer sa stratégie "De la ferme à la fourchette" qui vise, d'ici 2030, à réduire de moitié l'usage de pesticides, de 20% celui d'engrais et à consacrer un quart des terres au bio. Mais la pression des 27 ministres de l'Agriculture en faveur d'une "réévaluation" de ces objectifs pour "libérer le potentiel de production" va croissante. Ceux-ci invoquent des études projetant des baisses de rendement de 10 à 15% pour les céréales, les oléagineux et les viandes bovine et porcine.

"Les incertitudes sur les semis du printemps et sur les moissons de l'été risquent d'accroître les difficultés d'approvisionnement."

José Renard
Secrétaire général de la Fédération Wallonne de l'Agriculture

Le risque de pénuries alimentaires est quasi inexistant, l'impact immédiat de la guerre en Ukraine se traduisant plutôt par des renchérissements de prix sur la chaîne d'approvisionnement et par une perturbation des flux commerciaux, affirment les experts de la Commission.

Mais pour les syndicats agricoles, l'invasion de l'Ukraine par la Russie justifie que l'on suspende ou que l'on édulcore la logique de décroissance induite par le programme "De la ferme à la fourchette". "Les incertitudes sur les semis du printemps et sur les moissons de l'été risquent d'accroître les difficultés d'approvisionnement, ce qui justifie que l'on utilise un maximum de surfaces", souligne José Renard, secrétaire général de la Fédération wallonne de l'agriculture (FWA).

Le diagnostic général, et en particulier l'argument de l'indépendance alimentaire, posé par les industriels, est sujet à controverse. "Si pour produire plus, on doit abandonner la stratégie de sobriété, on fait exactement l'inverse de ce qu'il faut faire et on accroît la dépendance de l'Europe à l'augmentation des prix de l'énergie", lance le professeur Philippe Baret, doyen de la faculté des bioingénieurs de l'UCLouvain.

Cibler les biocarburants et l'alimentation animale

Dans une lettre ouverte publiée par le Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK), 400 scientifiques européens appellent d'ailleurs les autorités européennes à ne pas abandonner les pratiques agricoles durables pour augmenter la production de céréales. Pour eux, abandonner les objectifs de durabilité de la nouvelle politique agricole commune (PAC) reviendrait à aggraver et à pérenniser la crise actuelle plutôt que de protéger notre système alimentaire.

"Commençons par arrêter de produire des céréales pour faire des biocarburants et nourrir des poules de batterie et des cochons."

Yves Vandevoorde
Coordinateur politique à la Fugea

Les scientifiques proposent trois leviers d'action: accélérer la transition vers des régimes alimentaires plus sains, avec moins de produits d'origine animale pour réduire la quantité de céréales servant à l'alimentation animale; accroître la production de légumineuses et verdir les politiques agricoles de l'UE pour réduire sa dépendance aux engrais azotés ou au gaz naturel russe; enfin, réduire la quantité de déchets alimentaires (le blé gaspillé dans l'UE représente la moitié des exportations de blé de l'Ukraine).

"Commençons par arrêter de produire des céréales pour faire des biocarburants et nourrir des poules de batterie et des cochons. En Wallonie, 30% des céréales sont utilisées pour produire de l'énergie et 46% servent à nourrir des animaux. Il ne reste donc que moins d'un quart de la production dédié à l'alimentation humaine", souligne Yves Vandevoorde, coordinateur politique à la Fugea, le syndicat agricole wallon proche des petits exploitants.

Questions à José Renard, secrétaire général de la Fédération wallonne de l'agriculture

La guerre en Ukraine nécessite-t-elle vraiment d'augmenter la production?

La situation en Ukraine est évolutive. Personne ne sait ce qu'elle sera dans quelques semaines. Or, l'Europe est son premier partenaire commercial et nous en sommes fortement dépendants pour une série de produits. Et les prix des céréales sur les marchés à terme ont atteint les 400 euros la tonne, un niveau jamais observé.

Cela justifie-t-il une remise en cause de la nouvelle politique agricole commune?

Cela fait déjà quelques mois que nous avançons des études qui indiquent que les objectifs chiffrés de la politique "De la fourche à la fourchette" risquent de faire baisser la productivité de l'agriculture européenne. À plus long terme, aller vers plus de durabilité se justifie. Le tout est de savoir comment et à quel rythme. Dans l'immédiat, le risque de difficultés d'approvisionnement justifie que l'on utilise un maximum de surfaces disponibles.

Pourquoi vouloir accroître l'indépendance alimentaire européenne?

Nous sommes dans une situation transitoire, mais ce conflit illustre bien le danger de se rendre dépendants d'un seul point d'approvisionnement. Notre indépendance doit donc revenir à l'ordre du jour, en particulier dans ses objectifs quantitatifs.

3 questions à Philippe Baret, professeur en agroécologie à l'UCLouvain

Accroître la production pour renforcer l'indépendance alimentaire, cela vous paraît-il pertinent?

Absolument pas. On entretient une confusion en mélangeant "food", la nourriture, et "feed", l'alimentation animale. Or, l'essentiel des céréales importées d'Ukraine dans l'UE nourrissent les animaux d'élevage. La meilleure façon de se sortir de cette crise, c'est de manger moins de viande. Produire plus pour pouvoir exporter plus, cela revient à se précipiter dans le retour à un modèle qui était dans une impasse.

La nouvelle politique agricole commune est-elle menacée?

Assez paradoxalement, je suis assez optimiste. Il n'y a aucun débat autour de cette affaire, qui n'est que le fruit d'intenses campagnes de lobbying. D'ici deux ou trois mois, on devrait en revenir au green deal tel qu'il a été défini.

Le risque de pénurie est-il réel?

Non, pas du tout. Rien n'indique que l'on se dirige vers une pénurie. La crise actuelle se focalise sur un problème de hausse des prix. C'est vrai que le prix du blé a doublé en mars, passant de 200 à 400 euros la tonne, mais les prix des engrais azotés avaient doublé en octobre, et l'on connaît la situation sur le marché de l'énergie. Le contexte actuel est le simple résultat d'un jeu de lobbies.

Le résumé
  • La guerre en Ukraine et son impact sur l'approvisionnement alimentaire poussent l’Union européenne à retarder, voire à alléger, le programme "De la ferme à la fourchette".
  • La Commission européenne envisage de recourir à une "réserve de crise" de 450 millions d'euros pour aider les agriculteurs et de réduire les jachères pour gonfler la production.
  • Pour les syndicats agricoles, l'invasion de l'Ukraine justifie que l'on revoie la logique de décroissance de la nouvelle politique agricole commune.
  • À l’inverse, des scientifiques appellent les autorités à ne pas abandonner les pratiques agricoles durables.

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