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24h de la vie d'une Belge en 2050

"Women bike the city", fresque de l'artiste Anthea Missy à Laeken ©BELGA_HANDOUT

À quoi la vie quotidienne pourrait-elle ressembler dans une Belgique sans carbone? Plongée en 2050 dans la journée d'une Belge née aujourd'hui.

Voici Olivia: une Belge née en 2021, quelque part pendant la conférence climatique de Glasgow. Nous sommes en 2050, elle va sur ses trente ans. L'information n'est pas encore officielle, mais la Belgique a atteint la neutralité carbone. C'est le résultat de trois décennies de transformations profondes. Comment ont-elles changé le quotidien de notre héroïne? Pour tenter d'y répondre, rien de tel qu'une utopie réaliste en 24h chrono, esquissée sous la lanterne éclairée de spécialistes (lire "Making of").

7h30 – Une douche bien chaude

Le réveil sonne, Olivia ouvre les yeux dans un appartement confortable. Elle traverse le couloir pieds nus, sur le sol chauffé par la pompe à chaleur du quartier – les nouvelles chaudières au gaz ont progressivement été interdites quand elle était petite. Comme dans la plupart des logements, l'isolation et les systèmes de ventilation permettent aux habitants de mieux résister aux vagues de chaleur en été et aux hivers plus froids.

L'eau de sa douche est alimentée par le chauffe-eau solaire installé sur le toit du bâtiment. Cette technologie rustique, peu gourmande en ressources mais redoutablement efficace, fait un tabac depuis que l'Union européenne a déployé un plan de développement de cette filière longtemps sous-estimée. Un signal sonore lui annonce que la fin de la douche approche. La domotique facilite la chasse aux gaspillages, d'eau et d'énergie notamment.

Au petit-déjeuner, elle se sert des céréales achetées en vrac plongées dans un bol de lait végétal: le lait de vache est devenu moins courant depuis que la Belgique s'est engagée dans la course à la réduction des émissions de méthane. On compte deux fois moins de bovins qu'il y a trente ans, pourtant on en voit plus dans les campagnes: les vaches sortent davantage des étables pour aller en pâture regarder passer les trains.

9h – Une promenade pour aller au boulot

Elle a la chance de vivre dans une des "rues jardins" qui ont progressivement essaimé dans les villes du pays: ici, les voitures garées qui naguère ourlaient les trottoirs ont disparu et de larges langues d'asphalte ont été remplacées par du gazon et de la végétation. La métamorphose augmente la capacité de drainage des pluies – plus fréquentes et plus intenses – tout en apportant de la fraîcheur lors des fortes chaleurs, alors que les records de températures atteignent périodiquement des niveaux dangereux. Mais en cette journée ensoleillée de novembre, la rue calme et les arbres aux reflets cuivrés sont d'abord une invitation à la promenade.

Comme chaque matin, Olivia se rend à pied au "pôle" de son quartier. C'est dans ce bâtiment, passif comme toutes les constructions récentes, que se trouve son espace de cotravail. La décentralisation de beaucoup de métiers a permis de limiter significativement les déplacements. Parallèlement, le développement des espaces de travail partagés a permis de limiter les effets rebonds: le nombre d'espaces chauffés en journée reste limité.

10h - Une visio au "pôle"

Quand elle était petite, son école était chauffée, comme beaucoup de bâtiments, par un système de chauffage central qui s'allumait à l'aube pour fournir tout au long de la journée une température constante de 20°C dans chaque local, peu importe le nombre de présents ou la nature de leur activité. Rien de tel ici: la température, la luminosité et l'humidité de chaque zone du bâtiment sont régulées par une domotique fine qui suit les besoins des personnes au plus près. Ainsi, la chaise de bureau d'Olivia est chauffante, ce qui permet de maintenir la température du bâtiment plus basse: les intérieurs ont perdu 2°C en moyenne par rapport aux années 2010.

D'ici, elle participe à une visioconférence d'équipe – pratique qui s'est systématisée depuis la pandémie de Covid-19. Dans la course à la décarbonation, la technologie a été un levier utile, permettant de substituer des expériences énergivores dans le monde physique à des expériences dans le monde virtuel, même s'il n'a pas vraiment rendu Olivia moins mobile au quotidien (les Belges n'ont réduit leurs déplacements annuels que de 6 %, hors aviation).

En fin de matinée, elle passe prendre une foreuse à la bibliothèque d'outillage pour fixer sa nouvelle étagère ce soir. Le centre local croise plusieurs fonctions de l'économie collaborative, circulaire et de partage, qui n'a cessé de se développer au cours des trois dernières décennies. Le développement des applications de partage et de location a réduit la vente de produits dormants – très gourmands en ressources à leur fabrication, mais très peu rentabilisés. La foreuse qui dort dans le garage est comme la voiture individuelle en ville ou le carton de lait sur la table du petit déjeuner: moins courante qu'au temps des jupes-culottes.

12h – Un déjeuner avec papa

À midi, elle prend un vélo partagé pour aller déjeuner. La ville est plutôt calme, animée sur ses grands axes par le bourdonnement des véhicules électriques. Elle a rendez-vous avec son père dans un restaurant qui ne propose que de la viande à la carte: elle n'en consomme que rarement, mais elle ne lésine pas sur la qualité quand l'occasion se présente. Les Belges mangent deux fois moins de viande que quand elle est née, et le nombre de calories ingurgitées par jour a baissé de près d'un tiers.

D'anciennes terres agricoles ont été allouées à l'afforestation et la création de prairies naturelles pour absorber le carbone – ce qui a poussé des agriculteurs à se reconvertir en forestiers.

Ses parents, qui se sont rencontrés pendant la grande marche pour le climat de 2018, ont migré à la campagne – ils ne supportaient plus l'air étouffant de la ville en été et ont trouvé une maison en lisière d'une jeune forêt. Dans la région, d'anciennes terres agricoles ont été allouées à l'afforestation et la création de prairies naturelles pour absorber le carbone – ce qui a poussé des agriculteurs à se reconvertir en forestiers. L'agriculture intensive fourragère telle qu'elle existait au début du siècle a reculé. Les rendements agricoles ont baissé de 13% avec la réduction drastique des fertilisants et pesticides chimiques, mais les maraîchers sont plus nombreux autour des bourgs.

Comme la plupart des bâtiments, leur maison a épaissi pendant la grande "vague de rénovations" initiée à l’échelle du continent à partir des années 2020: une enveloppe isolante a été construite sur mesure en usine et fixée en quelques heures.

13h30 – Un rendez-vous de boulot

Un appel du travail: elle doit filer à l'usine pour gérer un incident technique. Elle s'y rend en voiture électrique partagée. En ville, quatre déplacements sur dix se font en voiture, mais il est rare de voir une personne seule au volant. Beaucoup de déplacements individuels ont été remplacés par la mobilité active, les transports en commun et autres taxis collectifs autonomes.

Elle passe devant le Parlement européen. Reconstruit de pied en cap, cette fois sous garantie pour 120 ans. Beaucoup des grands immeubles de bureaux ont été remplacés par des constructions multifonctionnelles. La ville continue de changer rapidement, mais les matériaux sont réutilisables, ce qui a massivement réduit les émissions de gaz à effet de serre générées par la production de béton et le transport des marchandises.

20
%
L'efficacité énergétique de l'industrie s'est ainsi améliorée de près de 20% en quelques décennies.

À l'usine, les machines sont optimisées pour réduire les déperditions d'énergie. Des capteurs détectent les surchauffes à chaque maillon de la chaîne, et des actuateurs régulent la vitesse de production pour éviter toute surchauffe. L'efficacité énergétique de l'industrie s'est ainsi améliorée de près de 20% en quelques décennies. L'hydrogène produit à partir d'électricité décarbonée a remplacé le tiers des carburants fossiles utilisés au début de la décennie dans l'industrie. Les grandes industries qui émettent toujours du CO2 sont tenues de le capter, un processus coûteux et très encadré.

17h – Un thé en terrasse

Sur le chemin du retour, elle s'attable en terrasse, où elle a rendez-vous avec des amies. L'air s'est rafraîchi, elle a un plaid sur les genoux et sirote un thé en parcourant ses messages.

Elle ouvre sa facture énergétique: c'est toujours une bonne nouvelle, puisque le montant annoncé est systématiquement en sa faveur. Les panneaux photovoltaïques de la coopérative locale dont elle est membre sont gorgés de soleil depuis des semaines. Le parc de batteries qui y est couplé est chargé à plein, le reste est mis sur le marché. Pas de risque en ce moment qu'elle reçoive une alerte de son app MyEnergy pour lui proposer de couper l'électricité de l'appartement d'un swipe sur son écran en échange de quelques euros: ça n'arrive que quand le temps est couvert et sans vent.

Elle parcourt aussi les réponses à la demande de conseils sur l'Australie qu'elle a lancée sur un réseau social. Elle planifie activement son tour de l'île-continent, pour lequel elle s'est donné deux mois. Elle peut compter ses trajets en avion sur les doigts de la main: elle sort rarement d'Europe et voyage en train de nuit.

Son GSM est déjà plat. Elle finit son thé en songeant qu'après cinq ans de bons et loyaux services, elle en changerait bien.

20h – Soirée

Sur le chemin du retour, elle passe à la supérette, approvisionnée régulièrement par les vélos-cargos qui sillonnent constamment dans la ville depuis les hubs logistiques alimentés par trains, péniches et camions sans émission.

Une fois chez elle, Olivia se cuisine une poêlée de légumes. Devant ses vieilles plaques à induction, elle sourit en repensant à la tête déconfite de sa grand-mère quand on a annoncé la déconnexion du gaz de ville pour les quelques foyers qui ne l'avaient pas encore fait. Les pompiers, eux, ont marqué ce jour d'une pierre blanche: les intoxications au monoxyde de carbone et incendies ont radicalement diminué.

Avant de passer à table, elle allume le journal parlé. Une collision entre deux cargos à voile a eu lieu dans la mer du Nord. Une nouvelle étude de la Fondation Roi Baudouin montre que la précarité énergétique n'a jamais été aussi basse dans le pays. L'administration flamande reste à la traine dans ses objectifs d'absorption déterminés par la science ("Science Based Target"), obligatoires pour toutes les administrations d'Europe et adoptées par la plupart des entreprises pour poursuivre la décarbonation. La manif climat de dimanche a réuni des dizaines de milliers de personnes alors que la COP55 s'ouvre sur fond de tensions: c'est la dernière chance si on veut absorber assez de CO2 dans la décennie qui vient pour espérer ramener le réchauffement sous 1,5°C d'ici la fin du siècle.

23h30: une douce nuit

Elle termine sa journée sur un vieux film, "Total Recall", qu'elle visionne en basse définition – un signal prix encourage les utilisateurs à réduire leur consommation d’énergie et elle sait qu’un film en HD est trois fois plus énergivore. Le film raconte cette moitié de XXIᵉ siècle vue par des scénaristes hollywoodiens des années 1990: un monde en carton-pâte dans lequel les voitures autonomes sont pilotées par des humanoïdes à képi et l'humanité a colonisé Mars. Elle s'endort.

L'Europe a atteint la neutralité carbone par une transformation épique de son modèle économique et énergétique, mais l'humanité continue d'ajouter plus de carbone dans l'atmosphère qu'elle n'en absorbe.

La nuit est douce, ce qui n'est pas inhabituel en novembre. L'Europe a atteint la neutralité carbone par une transformation épique de son modèle économique et énergétique, mais l'humanité continue d'ajouter plus de carbone dans l'atmosphère qu'elle n'en absorbe. La température en Belgique continue d'augmenter: les étés sont en moyenne 3°C plus chauds qu'au début de l'ère industrielle, et il faudra une dizaine d’années, à partir de l'arrêt des émissions nettes, pour que le réchauffement marque le pas.

Making of

Pour esquisser cette journée imaginaire à trois décennies d’intervalle, nous nous sommes appuyés sur des échanges avec Jérôme Meessen et Simon Lalieu du bureau d’études Climact, Anton Lazarus, Claire Meyer et Eleonora Moschini de l’European Climate Foundation, ainsi que sur des entretiens avec le professeur d'économie numérique Nicolas van Zeebroeck (ULB), le professeur en architecture et climat Sergio Altomonte (UCLouvain) et le climatologue Xavier Fettweis (ULiège).

Une voie vers la neutralité carbone en Belgique est notamment décrite dans le scénario "CORE95" élaboré pour l’administration fédérale du climat par le bureau d’études Climact, c'est de ce scénario que nous tirons les chiffres cités. Il implique notamment qu’en 2050, malgré l’augmentation de la population, la Belgique consomme 41% d’énergie en moins qu'au rythme actuel.

La sortie des énergies fossiles et une plus grande efficacité énergétique permettraient à la Belgique de réduire ses émissions de 95% en 2050 - pour atteindre la neutralité, la Belgique devrait donc réaliser 5% d’émissions négatives, à la fois par la réallocation de ses terres – plus de forêts et de prairies qui agissent comme puits de carbone – et par le développement de systèmes de captage et stockage de gaz carbonique sur les industries lourdes. Dans la palette de futurs possibles, ce scénario est présenté comme une option médiane sur l’équilibre à trouver entre changements de mode de vie et changements technologiques. Une infinité de chemins est possible, que l'on peut notamment explorer avec l'outil en ligne "2050 Pathways Explorer".

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