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interview

Philippe Henry et Philippe Lamberts: "Rater la révolution industrielle serait un suicide économique"

Le ministre wallon du Climat Philippe Henry et le chef du groupe des Verts au Parlement européen Philippe Lamberts, à Namur. ©ANTONIN WEBER / HANS LUCAS

L'un est ministre wallon, l'autre est eurodéputé vert, tous deux appellent à la mobilisation pour réussir la transition écologique: la seule planche de salut pour la compétitivité de notre économie.

Ils ne sont pas venus à Namur en tandem, mais – panne d’ascenseur oblige – ils ont monté à pied les cinq étages qui mènent au cabinet du ministre wallon du Climat. Philippe Henry, le ministre Ecolo, et Philippe Lamberts, le chef de file des verts européens, forment un duo complémentaire pour parler de la COP26 en cours à Glasgow. Depuis le bureau avec vue sur la nouvelle passerelle piétonne qui enjambe la Meuse, on va discuter de la transition climatique wallonne, de la difficile coordination belge, et de l’Europe, qui s’apprête à livrer une féroce bataille. 

On ouvre la discussion sur la conférence de Glasgow elle-même, qui ne sera ni un grand succès comme à Paris ni une grande déception comme à Copenhague, mais un jalon pour constater qu’on avance trop lentement, prédit Philippe Henry : "On ne voit pas survenir un déclic monumental qui ferait qu’on va résoudre l’écart", mais on va tout de même y faire selon lui "un pas très important".

"S’il y a un point que je trouve positif, c’est qu’au moins l’Union européenne arrive à la COP26 avec une augmentation de ses engagements pour 2030, inscrite dans la loi européenne", intervient Philippe Lamberts. Mais c’est l’inquiétude qui prévaut, alors que les engagements pris jusqu’ici mènent à la grosse louche à +3°C et que les autres grands émetteurs restent trop peu ambitieux. "Biden est venu à la COP en fanfaronnant sur le leadership américain sur le climat, mais je n’ai toujours pas vu où il a une majorité au Congrès pour que ce soit effectivement le cas." Pendant ce temps, la Chine vise la neutralité carbone pour 2060, et l’Inde, à présent, pour 2070. "C’est bien, mais c’est une diversion. Parce que tant qu’on parle de 2050, 2060, 2070, on ne parle pas d’aujourd’hui, or c'est cette décennie-ci qu’il faut agir."

Un raisonnement qu’il applique au passage à "[son] ami Mark Carney", l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, qui assure que l'industrie de la finance pourrait livrer 130.000 milliards de dollars pour la transition dans les trois décennies qui viennent. "En attendant ils continuent allègrement à investir dans le fossile, et quand vous grattez sous la surface, que disent-ils? 'Si vous pouvez renforcer nos profits avec des primes aux investissements verts, alors on est prêts à faire quelque chose. Mais pas question que vous nous contraigniez à quoi que ce soit.' Face à ça, on se dit qu’on est encore très loin du but."

Un accord pour la Belgique

"La décision du gouvernement flamand n’apporte pas la solution, il va donc falloir aller au-delà. On a tous dit qu’on souhaitait un accord."
Philippe Henry

À Glasgow, le "kot" belge de la COP promet une nouvelle fois d’être le lieu d’une "petite" négociation intra-belge en parallèle à la grande. Les ministres compétents s’étaient donné pour objectif de conclure un accord politique sur les grandes lignes de la répartition de l'effort avant la COP. Une façon d’envoyer un signal politique clair, même si formellement l’accord détaillé de répartition n’est pas attendu avant 2023. Les ministres belges se réuniront mardi à Glasgow pour voir si un accord est encore possible, mais la décision prise jeudi soir par le gouvernement flamand de viser 40% de réductions d’émissions pour 2030 laisse des écarts importants à combler, constate Philippe Henry, même si une analyse technique doit encore être faite pour mesurer leur ampleur. Le Wallon, qui préside la Conférence nationale climat, voudrait ainsi savoir dans quelle mesure le plan flamand prend ou non à son compte les réductions d’émissions qui seront réalisées en Flandre par l'échelon fédéral. Un accord belgo-belge est-il encore possible avant la fin de la COP26 ? "Ce n’est pas gagné. La décision du gouvernement flamand n’apporte pas la solution, il va donc falloir aller au-delà. On a tous dit qu’on souhaitait un accord, on verra mardi où on en est."

En attendant, certaines des mesures annoncées sont très concrètes. Électrification des véhicules, interdiction des nouveaux chauffages au gaz, isolation obligatoire des bâtiments à l’achat: on fait remarquer que le vent semble en train de tourner en Flandre. "Il serait temps, oui !, intervient Lamberts. La Flandre appuie sur le frein depuis des années, surtout parce que le parti le plus important, la N-VA, a été longtemps climatosceptique et fait semblant de croire – ou croit vraiment – que la technologie va régler tout ça. Je suis heureux qu’ils commencent à considérer qu’il y a le feu au lac."

Pompes à chaleur hybrides à partir de 2023, interdiction du gaz en 2027 dans les constructions neuves : dans certains domaines très concrets, le plan flamand est plus ambitieux que les options prises en Wallonie, fait-on remarquer : la Wallonie continue de subsidier le passage au gaz et n’interdira les chaudières au mazout qu’en 2035. N’y a-t-il pas encore de la marge pour l'ambition au sud du pays ?

"La date de fin des chaudières au gaz est un des paramètres sur lesquels on peut jouer. Il y a un débat public à avoir et il faudra des mesures sociales bien sûr."
Philippe Henry

Philippe Henry rappelle l’approche de son gouvernement: fixer un objectif, puis avancer sur des actions structurantes. Il cite le déploiement de l’économie circulaire, le milliard d’euros de relance réservé à l’isolation des bâtiments, la même somme pour les transports publics et les pistes cyclables… Mais pour la finalisation précise du plan, avec les efforts à fournir secteur par secteur, il faudra attendre le printemps. "Il nous reste des curseurs à ajuster. La date de fin des chaudières au gaz est un des paramètres sur lesquels on peut jouer. Il y a un débat public à avoir et il faudra des mesures sociales bien sûr. Mais l’objectif est tout à fait clair : 55% en 2030, décarbonation en 2050. Du côté flamand, on est un peu dans la démarche contraire."

Les solutions miracles

Parmi les curseurs en question, il en est un qui attise beaucoup d’intérêt: l’hydrogène vert, pour lequel le gouvernement fédéral voudrait transformer la Belgique en hub d’importation. La Wallonie prévoit de poser les bases du nouveau marché et prépare des expériences pilotes – même si la voilure des investissements a été réduite après les inondations. Alors, cet hydrogène, une solution miracle?  "Certainement pas : il n’y aura pas de solution technologique miracle. Il faut additionner les solutions technologiques et la réduction du besoin. Sinon on ne peut pas résoudre l’équation", souligne Henry.

"Mais dans le chef de certains, c’est ça!, embraie Lamberts: certains voudraient rêver qu’on va continuer à avoir une courbe de consommation d’énergie exponentielle et que la technologie va nous permettre d’ignorer les contraintes biophysiques de la planète. C’est probablement une des lignes de partage les plus fondamentales entre les verts, qui pensent vraiment à une transition qui soit un changement de modèle, et ceux qui pensent qu’on peut faire du capitalisme vert et continuer comme avant."

"Une courbe exponentielle dans un système fermé, c’est une impossibilité physique. (...) On va devoir arriver à une population en état stationnaire et à une économie en état stationnaire."
Philippe Lamberts

On touche au cœur de la discussion: la nature de ce que devrait être cette grande transition dans laquelle on est embarqués. Philippe Lamberts parle-t-il de décroissance ? "Non, c’est un mot que je n’utilise jamais", tranche-t-il: le terme emmène la discussion sur un terrain trop viscéral et empêche le débat. "Il faut réduire notre consommation énergétique, point. S’imaginer qu’on va pouvoir boucler l’équation avec sur cette planète 8, 9 ou 10 milliards d’habitants sans changements fondamentaux, c’est une illusion. Une courbe exponentielle dans un système fermé, c’est une impossibilité physique. Si vous n’acceptez pas ça, vous êtes dans le déni de réalité." Ce qui implique, dit-il, que la taille de l’économie ne peut pas croître indéfiniment. "On va devoir arriver à une population en état stationnaire et à une économie en état stationnaire. Malheureusement, une partie très significative des décideurs politiques et économiques continue de croire qu’il est possible d’avoir toujours plus."

"The only game in town"

Cette transition, c’est une magnifique opportunité pour le secteur économique, rebondit Philippe Henry. "Il y a énormément à faire, d’activités économiques à développer dans cette période qui va durer plusieurs décennies. On a besoin de toutes les énergies. Cette mobilisation-là est en cours, mais elle n’est pas suffisante."

"On a besoin de toutes les énergies. Cette mobilisation-là est en cours, mais elle n’est pas suffisante."
Philippe Henry

Et c’est une question de compétitivité pour l’Europe, souligne Lamberts. "Si l’Union européenne ne devient pas leader sur la transition, nous serons le musée du reste du monde. Le tourisme est une activité très respectable, mais ce n’est pas une économie à haute valeur ajoutée. Rater la révolution industrielle qui s’annonce serait un suicide économique." Car il n’est pas de ceux qui misent sur le numérique – "J’ai du mal à voir le business plan qui permettrait à l’Union européenne de conquérir des positions de leadership mondial dans ce domaine-là." C'est tout le contraire pour la transition écologique: "Si l’Europe veut être compétitive, it’s the only game in town! Si on rate cette possibilité, on est morts, donc il faut s’engager à fond. Mais je pense que les acteurs de changement dans l’économie réelle deviennent de plus en plus nombreux par rapport aux acteurs de la conservation."

La bataille d'Europe

C’est notamment là, dans le poids des acteurs économiques qui veulent le changement, que va se jouer la bataille européenne de "Fit for 55", la feuille de route proposée par la Commission pour que l’Europe atteigne son nouvel objectif pour 2030. "Trop souvent les fédérations patronales ou de secteur parlent pour le moins disant. Mais les esprits évoluant, des partis jusqu’ici assez tièdes vont monter à bord, en suivant une partie du patronat. Ça va se jouer là, ça va être une foire d’empoigne assez passionnante", prédit Philippe Lamberts.

Un des points de tension du paquet de propositions tous azimuts de la Commission, c’est l’élargissement du système de quotas d’émissions (ETS) aux bâtiments et aux transports routiers. "En théorie, c’est un mécanisme qui peut avoir un effet positif, à condition que les modalités ne se traduisent pas par des politiques antisociales", souligne Philippe Henry.

Le groupe des verts au Parlement européen est vent debout contre le projet. Philippe Lamberts élargit le cadre : "Un truc est incontournable: on ne paie pas les biens et services à leur vrai prix puisque les externalités négatives ne sont pas prises en compte." Mais comment ajuster ces prix quand une partie importante de la population a du mal à joindre les deux bouts ? "Les gilets jaunes, c’était une promenade de santé par rapport à ce que ça peut devenir si la transition écologique n’est pas solidaire." C’est d’abord aux États de régler cette question : "La réglementation environnementale est du ressort de l’Union européenne, mais les leviers de redistribution - organisation du marché du travail, sécurité sociale et fiscalité - sont d’abord aux mains des États-nations."

Or alors que l’Union européenne a été le moteur de la législation environnementale depuis des décennies, poursuit-il, les États ont parfois tendance à traîner la patte. "S’ils s’aventurent dans la transition de manière réticente, leur motivation pour corriger les effets redistributifs n’est pas énorme non plus. Parce que ce sont des réformes importantes: il faut repenser le marché du travail, la fiscalité et la sécu. C’est ça la transition: quand on commence à tirer sur le fil, toute l’organisation de la société vient." Ce qui le ramène au projet de quotas d’émissions pour les bâtiments et les transports : "Le risque, c’est que des gouvernements disent : c’est l’Union européenne qui vous pourrit la vie alors que vous aviez déjà du mal. Politiquement, c’est un danger majeur."

"On ne prétend pas avoir toutes les solutions, mais j’aimerais bien que ces choses-là se débattent. Il y a tellement de tabous !"
Philippe Lamberts

L’eurodéputé évoque au passage la réforme fiscale mise en chantier au niveau belge: elle devrait être à la hauteur de ces enjeux, plaide-t-il, tout comme la réforme de la Sécu. "On ne prétend pas avoir toutes les solutions, mais j’aimerais bien que ces choses-là se débattent. Il y a tellement de tabous!"

Des milliards au placard

On met le nerf de la guerre sur la table basse du bureau namurois: l’Europe se donne-t-elle les moyens de ses ambitions? Ou devrait-elle échafauder un nouvel emprunt – comme le demande par exemple le secrétaire d’État fédéral Thomas Dermine (PS), qui plaide pour 5.000 milliards sur la décennie ? "Bien sûr, nous l’avons demandé au Parlement européen", abonde Philippe Lamberts. "Mais je préfère un plan de 750 milliards qui devient réalité à un plan de 5.000 qui reste au placard."

Pour l’heure, la première urgence est de faire fonctionner le plan de relance "Next Generation EU", que Lamberts voit comme un prototype. "Si ce prototype de transferts marche, ce sera un élément de restauration de la confiance entre bénéficiaires et récipiendaires nets d’argent européen. Alors, peut-être qu’on pourra aller plus loin."

La clé viendra peut-être d’Allemagne, où la coalition "feu tricolore" est en cours de négociation, anticipe Lamberts: les règles budgétaires y sont plus contraignantes que les règles européennes, et le pays est en grand déficit d’investissement. "Il va falloir trouver un subterfuge avec les règles budgétaires allemandes pour financer tout ce qu’ils veulent financer. Je pense que ça sera la porte par laquelle l’Union européenne s’engouffrera pour dire: ce que vous avez fait en Allemagne, on va le faire au niveau européen. Ils ne pourront pas dire non."

Prudente et diligente

On a beaucoup parlé de la façon de réduire les émissions, mais pas encore d’adaptation. La Belgique est allée à la COP en portant le deuil des 41 "premières victimes belges" du réchauffement, selon les mots d’Alexander De Croo. La catastrophe de juillet a mis en lumière le besoin d’adaptation aux effets du réchauffement. La moitié de l’habitat en Wallonie est potentiellement exposée à des inondations de l’ampleur de celles de juillet, indique le ministre du Climat: "À certains endroits on ne reconstruira pas. À d'autres, on va peut-être construire sur pilotis ou déplacer les chaudières et compteurs à l’étage." Namur a entamé une étude d’ensemble sur la manière d’adapter la Wallonie au changement climatique, inondations ou sécheresses. "Pour voir de quelle façon nous pouvons anticiper ces risques, les traduire dans des investissements, mais aussi dans la gestion des crises."

On discute depuis une heure et demie, il est temps de conclure. En juin, le tribunal de première instance de Bruxelles a condamné l'État belge et ses entités pour négligence climatique. Aujourd'hui, les deux écologistes diraient-ils que les autorités - wallonnes, fédérales, européennes -  agissent de façon "normalement prudente et diligente" face au défi climatique ?

"On n'en fait jamais assez, jamais assez vite face à l’ampleur du défi et au retard pris  depuis 30 ans", selon Philippe Henry. Mais la Wallonie s’inscrit dans l’Accord de Paris. "La vraie responsabilité que nous avons, c’est de veiller année après année à ce que les actions suivent ces objectifs."

"En tout cas on se réveille", répond pour sa part Philippe Lamberts, soulignant le changement de dynamique au niveau européen, avec le Pacte vert d'une Commission enfin présidée par une personne investie sur ce sujet. "Mais c’est maintenant que la bataille va se mener. Et il va falloir se compter."

Phrases clés

  • "Si l'Europe veut être compétitive, it's the only game in town ! Si on rate cette possibilité, on est morts."
  • "On a besoin de toutes les énergies. Cette mobilisation-là est en cours, mais elle n’est pas suffisante."
  • "C’est ça la transition : quand on commence à tirer sur le fil, toute l’organisation de la société vient."

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