8 créateurs dans la crise | "Pendant un mois, je n'ai pas eu une seule idée"

Le plasticien Pieter Vermeersch dans son atelier de Turin, qu'il a dû quitter pour se confiner en Ardèche. ©Piet-Albert Goethals / Akt Magazine

Ainsi s’exprime l’autrice Myriam Leroy, qui corrobore ce sentiment de sidération des créateurs face à leur œuvre en cours. Un sentiment que partagent Thomas Gunzig, Valérie Bauchau, Jaco Van Dormael et Bouli Lanners. Les plasticiens Edith Dekyndt, Pieter Vermeersch et Wim Delvoye, plus solitaires, sont peut-être moins touchés, mais non moins sensibles à la crise.

 

Comme tous les habitants de cette planète, Thomas Gunzig a été surpris par la crise du coronavirus: "J’avais commencé un roman depuis quelques mois. Lorsque la crise est survenue, j’ai décidé de l’arrêter car le rapport à la réalité a changé. J’avais l’impression que le roman que j’écrivais n’était plus pertinent. La réalité était comme dépassée, pas assez solide. J’avais l’impression que ça ne servait à rien. Le problème c’est que je ne sais absolument pas ce que je pourrais écrire maintenant, vu que tout change si vite. Pour écrire de la fiction, il faut être installé dans une réalité un peu consistante. Peut-être que c’est plus facile avec la musique, la photo ou la peinture."

L'auteur et chroniqueur Thomas Gunzig. ©FRANCE DUBOIS

Toute cette histoire ne l’inspire pas beaucoup: "Les journaux de confinement ou les déclinaisons de ce type, ça ne m’intéresse pas. Je trouve ça ennuyeux et sans intérêt. En ce qui concerne l’écriture littéraire, au début, c’était la page blanche, car je ne savais pas du tout quoi écrire. Je me suis donc lancé dans d’autres choses, comme des projets de scénario. Mais, à part ça, je me suis retrouvé au chômage technique", explique-t-il.

Et pourtant, il n’exclut pas qu’il soit possible de faire de la littérature avec la situation actuelle: "Ce qui pourrait être intéressant, ce serait de faire une espèce de politique fiction qui décrirait à quel point la crise a été mal gérée, au niveau des ministères, des administrations, etc. Cela montrerait qu’il y a eu des dissimulations et des mensonges. Ce serait une espèce de tragi-comédie de l’ego, de l’arrivisme et du calcul à court terme."

Thomas Gunzig: «Lorsque la crise est survenue, j’ai décidé de l’arrêter car le rapport à la réalité a changé. J’avais l’impression que le roman que j’écrivais n’était plus pertinent.»

A-t-il envie de se lancer dans ce projet? "Je serai mauvais dans ce genre-là", répond-il immédiatement. "Il faudrait quelqu’un qui fasse un thriller politique. Quelqu’un qui connaît bien les dossiers. On pourrait aussi imaginer une série, une espèce de ‘House of cards’ belge à propos du coronavirus." Excédé par certains discours et par la léthargie du gouvernement en matière culturelle, il en a marre qu’on prenne les artistes pour des "mendiants", car la culture, insiste-t-il, est "un investissement qui crée de l’emploi et de la richesse."

Ce n’est pas tant la fameuse angoisse de la page blanche qui le taraude, mais une autre angoisse: matérielle, celle-là. "Je peux voir à quelques mois. Mais il y a des artistes qui se trouvent dans une situation beaucoup plus précaire, qui ne pourront tenir que quelques semaines. La culture va être une zone sinistrée pour très longtemps. Si les éditeurs ou les maisons de production font faillite, si tout se casse la figure, si je ne sais plus vivre de ce que je fais, je devrais faire autre chose."

L'autrice et chroniqueuse Myriam Leroy. ©Dorian Lohse

Le théâtre dans un long tunnel

Du coté des théâtres – désespérément vides – et des dramaturges, l’atmosphère semble encore plus morose: "J’avais travaillé sur une pièce qui a été jouée deux fois et ensuite arrêtée à cause de la crise", raconte Myriam Leroy. "J’ai donc commencé le confinement avec amertume. Je comptais sur cette pièce pour avoir de quoi vivre et pour me donner la possibilité de créer." Cette période ressemble pour elle à un long tunnel: "Pendant un mois, je n’ai pas écrit une seule ligne. Je n’ai pas eu une seule idée. Comment créer quand on ne sait pas si ça va être joué, si ça va être lu? Je n’ai pas réussi à faire abstraction de la situation ambiante. À quoi bon créer si tout est obsolète après? Est-ce que tout ça ne va pas sembler dérisoire? Je n’ai lu qu’un seul livre durant cette période. Lire, comme écrire, nécessite de pouvoir se projeter."

Mais c’est aussi le sujet qui lui semble difficile à traiter: "On vit tous la même chose: que raconter de singulier?", dit-elle avec un brin de lassitude. Si elle souscrit aux appels récents lancés par les artistes, elle précise toutefois: "Il y a une noblesse de l’art, bien sûr, mais il faut éviter de prendre une position de surplomb, car ça donne une image élitiste de l’artiste au grand public et cela a tendance à rejaillir sur le politique."

La comédienne Valérie Bauchau. © Alice Piemme / AML

De son côté, la comédienne Valérie Bauchau n’y va pas par quatre chemins: "On ne peut pas faire du théâtre seul chez soi.", lance-t-elle. Elle poursuit: "De quoi parler? Mais surtout, avec qui le partager? On est complètement perdu. C’est facile de dire que les artistes doivent se réinventer, mais comment faire dans ces conditions? Le théâtre, c’est être ensemble. Notre instrument, c’est l’humain. Le relationnel est intrinsèque à notre métier. On est quasiment tous en CDD: sans rentrées d’argent, comment s’en sortir? Les artistes devront faire autre chose pour vivre mais, après, reviendront-ils au théâtre? J’en doute."

Valérie Bauchau: «La culture ne se fait pas dans l’immédiat. Les artistes n’ont pas vocation à se mettre un nez rouge et une plume dans le cul, ils ont besoin de participer à la réflexion de la société.»

À ceux qui l’encouragent à s’emparer de la situation pour en faire quelque chose de créatif, elle répond sans détour: "La culture ne se fait pas dans l’immédiat. Les artistes n’ont pas vocation à se mettre un nez rouge et une plume dans le cul, ils ont besoin de participer à la réflexion de la société." Mais le besoin de culture ne va-t-il pas se manifester autrement, d’une manière ou d’une autre? "Je l’espère. Je ne peux pas croire que l’être humain soit seulement fait pour faire la file devant un H&M." Elle s’excuse presque: "J’aimerais vous dire autre chose, mais je suis devant une feuille blanche. La vie paraît très loin", conclut-elle en poussant un soupir.

Le cinéma dans l’attente permanente

Si les films et les séries n’ont pas quitté notre quotidien, les plateaux de cinéma sont quant à eux déserts: "Ma crainte c’est qu’on devienne un pays de consommateurs", m’explique le réalisateur Jaco Van Dormael. "Tout vient d’ailleurs: les voitures, les téléphones, etc. La culture sera importée, comme le reste. Est-on d’accord de ne plus avoir une culture chez nous? Accepterons-nous d’être un peuple sans culture?"

Le cinéaste Jaco Van Dormael. ©Photo News

Dans ce milieu du cinéma qui n’était déjà pas au mieux de sa forme, il fait figure de baroudeur: "À 60 ans, j’ai appris à faire avec moins de moyens et en bricolant car il y a de moins en moins d’argent pour réaliser des films." Lui aussi, le coronavirus l’a surpris en plein travail d’écriture: "Au début j’avais l’impression d’être dans un film de science-fiction. Le réel a dérapé si fort qu’il a laissé peu de place à l’imaginaire." Et puis, la création cinématographique représente avant tout un travail d’équipe: "Le confinement, c’est le contraire de la joie. On ne peut pas rester tout seul avec Zoom."

Jaco Van Dormael: «Au début j’avais l’impression d’être dans un film de science-fiction. Le réel a dérapé si fort qu’il a laissé peu de place à l’imaginaire.»

Imagine-t-il pouvoir en faire quelque chose de cette crise? "Je n’ai pas envie d’aller voir des films parlant du coronavirus, j’ai envie de prendre des gens dans mes bras", répond-il simplement. "Cette crise va créer", ajoute-t-il, "un grand vide. Un vide qui va être rempli par des choses qui sont économiquement rentables. Mais Netflix ne va pas nous sauver. Je ne suis pas très optimiste en ce qui concerne l’avenir du cinéma belge." Il enchaîne par un silence qui en dit long…
 

L'acteur et réalisateur Bouli Lanners. ©Frakas Production

Bouli Lanners, dont les coups de gueule au sujet des enjeux climatiques ne sont pas passés inaperçus auprès du grand public, ne tergiverse pas, comme à son habitude: "La crise a interrompu mon travail: je tournais ‘Hippocrate’, une série sur l’univers hospitalier en France. Du jour au lendemain, tout s’est arrêté. J’étais également occupé par la postproduction de mon dernier film, mais je pense que je vais geler le projet. Je suis dans une position d’attente permanente. Comment produire et comment diffuser? Qui peut répondre à cette question? Si quelqu’un a la réponse, j’aimerais bien qu’on me le présente!"

L’avenir est plus incertain que jamais, mais il se veut pragmatique: "On va devoir tenir en sous-rendement. S’il faut diffuser sur les plates-formes, on le fera! On ne peut plus être arc-bouté sur nos principes dans la situation actuelle." Et puisque son processus d’écriture est aujourd’hui à l’arrêt complet, il a décidé de se tourner vers d’autres activités: "Je profite de ce moment où il n’y a plus le diktat de l’agenda pour faire autre chose. Je me suis remis à la peinture. Je m’occupe de mon potager. J’essaye de vivre en adéquation avec mes idéaux." Il tente malgré tout de rester optimiste: "Les gens iront toujours dans des salles de cinéma, de même qu’ils écouteront toujours des vinyles. Ils auront toujours besoin de vivre des émotions ensemble."

La plasticienne Edith Dekyndt. (c) Muhka

Les plasticiens, solitaires mais pas insensibles

Et les peintres, les plasticiens, que font-ils dans leurs ateliers ? Ont-ils autant besoin du public? Ne sont-ils pas plus habitués à la solitude et au confinement? "Mon travail n’a pas changé", me confesse laconiquement l’artiste Edith Dekyndt. Elle relativise: "Habituellement, je suis très confinée", dit-elle en souriant.

Pieter Vermeersch: «J’ai trouvé une forme de paix. J’ai continué à faire des choses que je pouvais faire, selon un rythme différent. Je retrouve, de façon un peu paradoxale, du temps pour la création.»

Une situation quasiment normale, donc? "Je n’agis pas dans l’immédiateté. Je suis installée dans un processus créatif très lent. J’ai continué mes projets. Je travaille beaucoup avec des matériaux de récupération. J’ai fait avec ce que j’avais sous la main. Mais, d’un point de vue financier, je n’ai rien vendu depuis janvier."

Le plasticien Pieter Vermeersch dans son atelier de Turin, qu'il a dû quitter pour se confiner en Ardèche. ©Piet-Albert Goethals / Akt Magazine

De son côté, le peintre Pieter Vermeersch, qui était basé à Turin, est parti se confiner en Ardèche où il s’est recréé un petit atelier de 8 mètres carré, lui qui a plutôt l’habitude des grands espaces. "J’avais trois gros projets en cours. Aujourd’hui, tout est arrêté. Mais j’ai trouvé une forme de paix. J’ai continué à faire des choses que je pouvais faire, selon un rythme différent. J’ai plus de temps mental pour des projets pour lesquels je n’avais jamais de temps. Étant donné qu’il n’y a plus autant de mails, moins de pression de l’agenda, on redécouvre l’essentiel; on retrouve, de façon un peu paradoxale, du temps pour la création."
 

Wim Delvoye, qui ne manque ni de franc-parler ni d’humour, commence d’abord par révéler qu’il a une étrange obsession: "J’ai toujours eu peur des germes. Je n’aime pas serrer les mains des gens. À New York, je ne m’assied jamais dans les taxis. C’est une ville très sale. C’est peut être aussi pour ça que l’épidémie est si présente là-bas."

Il est manifestement très remonté contre le gouvernement et la façon avec laquelle celui-ci gère les affaires culturelles: "Le gouvernement est très content de dire que tout est de la faute du coronavirus. En Allemagne et en Grande-Bretagne, on a dégagé de l’argent pour les artistes. En Belgique, rien." Et lui, est-il inspiré par cette crise? "On va voir dans quelques années ce que ça aura donné. Par exemple, quand j’ai fait "Cloaca", on parlait beaucoup de la brebis "Dolly". Après coup, je me suis rendu compte que j’étais fasciné par elle."

Le plasticien Wim Delvoye. ©Diego Franssens

Pour le moment, il rêve surtout de fuir: "J’ai l’impression que c’est le moment de partir. Il y a des gens qui regardent Pornhub, moi je suis sur les sites immobilier. J’ai toujours voulu quitter le pays." Cette crise, c’est aussi l’occasion de faire le bilan: "Je trouve que la période est proche de celle des années 30, une époque très mauvaise pour les arts, à l’inverse des années 20, où il y avait pléthore d’avant-gardes. Dans les années 30, les sujets sont devenus plus conservateurs. Je ne suis pas certain que la période qui vient sera une période de haute créativité."

Wim Delvoye: «La créativité est ailleurs: sur Instagram, sur Tik Tok ou sur YouTube. Il y a des choses incroyables qui sont produites actuellement sur ces plateformes. En revanche, il n’y a plus rien d’excitant dans l’art, sauf le prix.»

"Et puis, il y aura aussi une nostalgie de l’avant coronavirus. Vous savez pourquoi les gens aiment principalement l’impressionnisme et le pop art? Parce qu’ils éprouvent de la nostalgie pour la Belle époque et les Golden sixties. La créativité est ailleurs: sur Instagram, sur Tik Tok ou sur YouTube. Il y a des choses incroyables qui sont produites actuellement sur ces plateformes. En revanche, il n’y a plus rien d’excitant dans l’art, sauf le prix. L’art est devenu une action boursière. Est-ce que ça va se vendre? Est-ce que les gens vont aimer? Quand j’étais jeune, je n’en avais rien à faire de tout ça."

Lire également

Publicité
Publicité