interview

Jean-Pierre Clamadieu, président d'Engie: "La crise sanitaire est un 'wake-up' call de ce que pourrait représenter une crise climatique"

Pour Jean-Pierre Clamadieu, "la relance doit être verte". ©Dieter Telemans

En guise de clôture d'une semaine marquée par les résultats trimestriels et la tenue d'une assemblée générale, Jean-Pierre Clamadieu, le président du conseil d'administration d'Engie, revient sur l'impact des mesures de confinement sur l'entreprise et tire des leçons de la crise. Pour lui, la relance doit être verte.

Ce fut une semaine chargée chez Engie. Résultats trimestriels mardi, assemblée générale (virtuelle) jeudi, autant d’occasions pour l'énergéticien français de faire le point après des semaines plus qu'inédites. Des résultats, justement, ni bons, ni mauvais, mais "résilients". Quand même: un coup dans l'aile pris dans la section des "services énergétiques", dont les effets se feront ressentir encore plus douloureusement au prochain trimestre et un ebitda en légère baisse à 3,1 milliards d'euros pour clôturer une période marquée par le début de la crise du coronavirus. Et puis, une organisation de 170.000 employés à travers 70 pays drastiquement chamboulée.

La crise cogne dur. Et les plus gros en souffrent aussi. Jean-Pierre Clamadieu, le président du conseil de l'entreprise, a choisi L’Echo pour revenir sur ces temps exceptionnels et se prononcer sur l’après, alors que la relance débute timidement. 

Comment se porte Engie après des semaines de confinement?

Engie se porte bien dans le contexte actuel. Les deux tiers de nos activités sont très résistants et résilients. En revanche, nos activités de services ont été impactées par la crise et le confinement. Nous avons été amenés, là, à prendre des mesures, à mettre certains de nos salariés au chômage partiel. Néanmoins, le message que je veux faire passer est que le groupe a été capable d'assurer la sécurité d’approvisionnement de ses clients. Nous étions là pendant la crise. Et ça, c’est une vraie fierté.

"Nous avons été capables, très vite, de réinventer notre manière de travailler."
Jean-Pierre Clamadieu
Président du CA d'Engie

Du reste, si nous avons été impactés dans une partie de nos activités, nous maintenons un bilan très solide et énormément de liquidités. La pérennité financière du groupe est assurée. J’ajouterais aussi que j’ai été impressionné par la rapidité avec laquelle nous nous sommes adaptés à la situation. En 48h, nous avons mis plus de 40.000 personnes en télétravail dans le groupe. Nous avons été capables, très vite, de réinventer notre manière de travailler.

Peut-on imaginer des restructurations et des plans sociaux dans vos activités de services? Prévoyez-vous un revirement stratégique concernant ces activités?

Il n’y a pas de revirement stratégique. Lors de la publication de nos résultats, nous avons annoncé vouloir continuer dans une direction de simplification du groupe et de priorisation. Nous avons confirmé que nous allions sortir de 25 pays (sur 70, NDLR), qui sont des petits pays dans lesquels nous avons une présence mais peu d’activités.

"On ne parle pas de suppression d’emplois ni de plan social. On parle simplement de choix de gestion de portefeuille."
Jean-Pierre Clamadieu
Président du CA d'Engie

Et puis nous avons décidé de sortir de certaines activités de services qui sont très éloignées des métiers de l’énergie. Nous allons donc procéder à un certain nombre de cessions pour simplifier le groupe et nous concentrer sur les métiers qui sont au cœur de notre stratégie. Cela ne suppose pas de suppression d’emplois ni de plan social. On parle simplement de choix de gestion de portefeuille.

Comment se passe le déconfinement?

La première priorité est le retour au travail en sécurité pour nos salariés. Dans nos activités de services, nous voulons retrouver le plus vite possible un bon niveau d’activité. Nous devons aussi nous demander si le télétravail va devenir un mode de travail plus étendu à l’avenir, comment organiser les espaces de travail, etc. Il y a de nombreuses questions à se poser. La crise conduit aussi à aller plus vite dans la mise en œuvre de projets et à simplifier un certain nombre de choses. On a appris à travailler vite face à l’urgence.

Où êtes-vous dans la recherche d’un successeur à Isabelle Kocher?

En février, j’avais dit qu’il nous faudrait 6 à 12 mois pour trouver un nouveau CEO. Evidemment la crise complique un peu une recherche comme celle-ci. On ne va pas choisir un CEO par vidéoconférence. Il faut se donner un peu de temps. Par ailleurs, notre direction provisoire est solide. Je pense que nous sommes tout à fait capables d’attendre la fin de l’année pour voir arriver un nouveau CEO.

Solvay, dont vous avez été le CEO, a annoncé la création d’un fonds de solidarité pour venir en aide à ses employés pendant la crise. Des initiatives de ce type ont-elles été envisagées chez Engie?

Je trouve très bien ce qu’a fait Solvay. Chez Engie, nous avons décidé de ne pas payer le dividende de 2019. Après cela, nous avons mené un certain nombre d’actions de solidarité. Nous avons par exemple décidé de mettre en place un système d’assurance santé pour l’ensemble des salariés d’Engie. Nous avons aussi mis en place des actions de solidarité vis-à-vis de nos fournisseurs, de nos salariés en chômage partiel et nous avons déployé des moyens par l'intermédiaire de la Fondation Engie. Nous avons beaucoup de parties prenantes autour de nous et nous essayons d’apporter des soutiens.

Au plus fort de la crise, Engie a envoyé une lettre à Sophie Wilmès, l’invitant à discuter de la question du nucléaire. La Première ministre n’en n’était pas très heureuse. Avez-vous eu une réponse?

Je suis bien conscient que cette lettre est arrivée à un moment où la Première ministre était en pleine gestion de la crise sanitaire. Il n’y avait aucune volonté de mettre une pression inutile sur la Première ministre. Ceci dit, la lettre rappelait la mobilisation d'Engie dans le cadre de cette crise. Nous sommes un élément essentiel du système énergétique belge. Et puis nous avons rappelé que le moment de décider à quoi ressemblera le mix énergétique belge en 2025 se rapprochait.

"Il n’y avait aucune volonté de mettre une pression inutile sur la Première ministre."
Jean-Pierre Clamadieu
Président du CA d'Engie

Ce n’est pas notre décision mais celle du pouvoir politique. Nous, nous sommes prêts, à prolonger la durée de vie des centrales nucléaires, à investir dans deux à trois centrales à gaz mais il faut nous "dire quoi", comme on dit en Belgique. La Première ministre nous a répondu depuis, et autrement que par la presse, en nous disant qu’elle voulait avancer et que, le moment venu, elle serait prête à nous recevoir.

"Nous sommes prêts à prolonger la durée de vie des centrales nucléaires, à investir dans deux à trois centrales à gaz mais il faut nous 'dire quoi', comme on dit en Belgique."
Jean-Pierre Clamadieu
Président du CA d'Engie

La crise sanitaire est-elle un avertissement de ce que pourrait représenter une crise environnementale?

Cette crise est un "wake-up call". Elle nous montre l’extrême vulnérabilité de nos sociétés. Personne n’aurait imaginé en janvier que la moitié de l’humanité se retrouverait confinée en avril. On a vu se déployer très vite une crise mondiale et on voit qu’une partie des réponses ne peut être apportée que si les Etats travaillent ensemble.

"Cette crise est un 'wake-up call'. Elle nous montre l’extrême vulnérabilité de nos sociétés."
Jean-Pierre Clamadieu
Président du CA d'Engie

Je pense que c’est quelque chose qui résonne quand on pense à la crise climatique qui, elle, s’inscrit dans un timing plus lent mais aura des impacts tout aussi dévastateurs et certainement à beaucoup plus long terme.

"Il faut absolument que la relance soit verte."
Jean-Pierre Clamadieu
Président du CA d'Engie

Ensuite, face à cette crise sanitaire, on a vu qu’on a été capable de prendre des décisions que personne ne pensait possibles. On a vu qu’on pouvait très vite changer notre manière de travailler. Ne gâchons pas cette opportunité. Il faut que les plans de relance contiennent un certain nombre de mesures qui nous permettent de progresser dans la prise en compte de la crise climatique. Il y a beaucoup de projets que nous pouvons inclure dans les plans de relance pour créer de l’activité à court terme et, à la fois, être plus résilients face à la crise climatique. Il faut absolument que la relance soit verte.

Les bas prix du pétrole et du gaz vont-ils ralentir la transition écologique ?

Si on ne fait rien, cela se pourrait. Le prix du CO2 est aussi très bas en ce moment. Je considère que cela nous donne des marges de manœuvre. Je pense par exemple qu’un prix bas du gaz fossile est un moyen de mettre un peu plus de gaz vert dans les tuyaux sans faire supporter aux consommateurs un coût supplémentaire. Et un prix du gaz faible ça permet aussi, dans certains pays d’Europe, d’accélérer la transition charbon-gaz. Il faut se saisir de cette situation de prix bas pour essayer d’accélérer les plans de transition énergétique.

Lire également

Publicité
Publicité