La Belgique a déjà décaissé 13 milliards contre la crise

©Filip Ysenbaert

Combien coûtera la crise économique née du confinement et de l'épidémie? Réponse complexe à question simple. Et pas seulement parce qu'il est encore tôt pour y voir totalement clair. Tout dépend de ce que l'on veut approcher: la perte de production de richesse pour l'économie ou l'état des finances publiques? L'ardoise, quoi qu'il en soit, se chiffrera en dizaines de milliards d'euros. On a tenté d'y voir clair.

C’est la valse des milliards. La crise économique née de l’épidémie de coronavirus et du confinement qui s’en est suivi débouchera, pour l’économie, sur une perte de 45 milliards d’euros, chiffraient, ensemble et début avril, la Banque nationale (BNB) et le Bureau fédéral du plan en se penchant au chevet du produit intérieur brut (PIB) belge.

Et encore. Ces perspectives sont par trop optimistes, jugeaient, un mois plus tard, les économistes Bruno Colmant (Degroof Petercam) et Peter De Keyzer (Growth Inc). Les chiffres qui circulent relèvent de "l’illusion" et l’on ferait bien de se préparer à bien plus sombre scénario.

D’un autre côté, lorsque l’on demande aux autorités combien elles ont dû dégainer pour faire face à l’urgence, d’autres montants sont cités. Le paquet de mesures de soutien à l’économie pèse 12,96 milliards, chiffre-t-on au cabinet du ministre fédéral du Budget, David Clarinval (MR).

12,96
milliards d'euros
Le paquet de mesures dégainées par les autorités publiques afin de soutenir l'économie s'élève à 12,96 milliards pour le pays. 9,31 milliards à charge du Fédéral et 3,65 milliards en provenance des entités fédérées.

Comment concilier le tout?

Il s’agit en fait de deux approches différentes de la même réalité. La première embrasse le point de vue de la création de richesse. Et tout ce que l’économie ne produira pas du fait de l’irruption du coronavirus. La seconde adopte la perspective des finances publiques: quelles dépenses supplémentaires l’État a-t-il dû consentir afin de maintenir la barque à flot, et sur quelles recettes peut-il faire une croix? Deux approches qui coexistent et racontent un versant différent de l’histoire.

"Si les États dépensent davantage à l’heure actuelle et laissent filer le déficit, c’est afin d’éviter une perte future de PIB, due à la destruction de l’appareil productif."
Éric Dor
IESEG School of management (Lille)

En sachant qu’il y a des passerelles entre ces approches. Parce qu’un PIB qui se casse les dents implique une baisse future des recettes fiscales. Par ailleurs, explique Éric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of management de Lille, si les États dépensent davantage à l’heure actuelle et laissent filer le déficit, c’est afin d’éviter une perte future de PIB, "due à la destruction de l’appareil productif". Deux points de vue complémentaires, donc.

Que l’on va passer en revue.

1. Du point de vue de la richesse produite

L’impact du coronavirus sur l’économie belge est costaud et la revalidation prendra du temps, tel est le message de l’Economic risk management group (ERMG), un des (nombreux) groupes de travail institués afin de se sortir de ce mauvais pas. En moyenne, le chiffre d’affaires des entreprises se situe toujours 30% en deçà de ce qu’il était avant la crise.

Résultat, les entreprises envisagent de licencier un travailleur sur cinq en chômage temporaire, ce qui fait que 180.000 personnes sont susceptibles de perdre leur emploi – soit 6% des troupes dans le secteur privé.

L’économie est en berne, et cela se ressentira dans cet indicateur fétiche qu’est le PIB. En 2020, celui-ci se contracterait de 8%, évaluent début avril la BNB et le Plan. Ce qui représente, en termes de richesse créée, un écart de 45 milliards d’euros à la fin 2020, en comparaison avec le scénario sans crise, qui tenait jusque-là le premier rôle.

Une approche déjà jugée trop optimiste. Le redémarrage s’annonce plus lent que prévu, indique-t-on au Bureau du plan. "La récession devrait donc être supérieure au recul de 8% du PIB initialement estimé."

45
milliards d'euros
La première estimation de la BNB et du Bureau du plan tablait sur un écart, en matière de richesse créée, de 45 milliards d'euros à la fin 2020, en comparaison avec le scénario sans crise. Une estimation déjà jugée trop optimiste. Le scénario pessimiste dessiné par Éric Dor part, lui, sur un écart de 60 milliards.

Éric Dor s’est lui aussi essayé au petit jeu du PIB. En ressortent deux scénarios, selon que la reprise soit accélérée ou progressive. Ce qui donne un PIB effectuant un plongeon situé entre 7,81% et 11,22%. "Et c’est plutôt le scénario pessimiste qui tient la corde, glisse Éric Dor. Un peu partout dans le monde." Scénario pessimiste qui présente une addition belge de l’ordre de 60 milliards, si on le compare à ce que l’on attendait de la conjoncture dans un monde sans coronavirus.

2. Du point de vue des finances publiques

Tel est le chic des crises: gonfler les dépenses et tarir les rentrées. Celle-ci ne fait pas exception.

  • Dépenses

Les autorités ont dégainé un arsenal de soutien à cette économie qu’ils ont cryogénisée. Des mesures dont le surcoût est estimé, pour le pays, à 12,96 milliards, indique-t-on chez David Clarinval. Attention, il s’agit là d’un coût estimé, étant donné qu’il est trop tôt pour savoir combien exactement aura été puisé dans ces enveloppes dégagées à la grosse louche.

1.130.135
Travailleurs en chômage temporaire
Rien qu’en avril, on dénombrait 1.130.135 travailleurs en chômage temporaire, avec une moyenne de 14 jours chômés par tête de pipe.

Addition dont le gros est à charge du Fédéral: 9,31 milliards, dont les trois postes les plus costauds sont le chômage temporaire (3,24 milliards pour la période allant de mars à août), le droit-passerelle (1,86 milliard de mars à juin) et la baisse attendue des dividendes de l’État (1,28 milliard). Rien qu’en avril, on dénombrait 1.130.135 travailleurs en chômage temporaire, avec une moyenne de 14 jours chômés par tête de pipe.

Régions et Communautés ne sont pas en reste – on laisse ici de côté l’échelon local. Les entités fédérées ont mis 3,65 milliards dans la balance, précise le Fédéral. Avec là aussi, une belle palette d’interventions, dont la tête de gondole est la prime versée aux entreprises et entrepreneurs contraints de fermer boutique. Une "corona hinderpremie" de 4.000 euros en Flandre, via laquelle quelque 800 millions ont déjà été versés. Philosophie semblable à Bruxelles, avec des primes allant de 2.000 à 4.000 euros (208 millions).

  • Recettes

De leur côté, les recettes alimentant les caisses publiques fondent comme neige au soleil. Penchons-nous sur le cas fédéral. En chaussant les lunettes des normes comptables SEC, les recettes fiscales fédérales des trois premiers mois ont dégringolé de 7,8% par rapport au premier trimestre de 2019, soit une fonte de 1,113 milliard.

Mais attention: l’impact de la crise ne se fait pas encore pleinement sentir dans ces chiffres compilés par le Comité directeur du trésor (Codit). Parce que s’arrêtant à la fin mars, certains d’entre eux reflètent surtout l’activité économique de février. Autrement dit: il est trop tôt pour se faire une idée précise.

24,7%
de recettes fiscales
Pour le seul mois de mars, les recettes fiscales fédérales ont chuté de 24,7% sur un an.

Ce que l’on sait déjà, c’est qu’avril et mai s’annoncent nettement plus tendus. Tous les signaux vont dans ce sens. Si l’on passe en base caisse, les rentrées du seul mois de mars ont perdu 24,7% de plumes sur un an. Pour les trois prochains mois, le Codit s’attend à un ressac de 28,2%. Ce qui donnerait une perte de 21,2% sur les six premiers mois.

Afin de se faire une idée, on rappellera que le budget fédéral 2019 prévoyait pour près de 123 milliards de recettes fiscales.

Du côté de la Région bruxelloise, une première estimation à 150 millions de recul circule.

  • Résultat, les finances publiques boivent le bouillon

La recette est impitoyable. Le déficit belge déraperait à hauteur de 5,3% du PIB pour se fixer à 7,5%, annonçaient BNB et Plan début avril – une estimation dont il est à présent admis qu’elle est trop douce, même si elle pèse quelque 25 milliards. La dette, elle, filerait vers les 115% du PIB.

Début mai, la Commission européenne tablait, elle, sur un déficit nominal à 8,9% fin 2020, soit une détérioration à hauteur de 7% de PIB (environ 33 milliards). Dont une partie ne serait que temporaire, puisque le déficit structurel, débarrassé des effets de la conjoncture et des mesures non récurrentes, chuterait de 2,6% à 4,7% du PIB – soit un trou d’air à 10 milliards – pour revenir s’établir à 2,9% en 2021.

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Le plus pessimiste en la matière est encore Peter De Keyzer, qui, les yeux rivés sur les Pays-Bas, annonce un déficit navigant entre 80 et 90 milliards. Soit de 17% à 19% du PIB. Autrement dit, un dérapage de 70 à 80 milliards. Mais il s’agit là d’une "estimation très grossière", précise l’économiste.

Entre 10 et 80 milliards
d'euros
Tout dépend de la manière de calculer, et de qui tient la calculette. Entre l'impact récurrent sur les finances belges façon Commission européenne et le gouffre déficitaire à la sauce Peter De Keyzer, l'impact de la crise sur le budget belge passe de 10 à 80 milliards d'euros. Vaste fourchette.

Si cette détérioration s'annonce essentiellement fédérale, les entités fédérées la sentiront tout de même passer. Ainsi la Flandre prévoit-elle de voir sa dette brute consolidée valser de 1,82 milliard en 2019 à 5,42 milliards fin 2020. La Wallonie non plus ne croit pas en sortir indemne, son ministre du Budget, Jean-Luc Crucke (MR) voyant les besoins de financement wallons passer, en 2020, de 2,79 à un peu plus de 4 milliards.

  • Et la Sécu dans tout ça?

Elle est en première ligne, la Sécurité sociale, dans ce jeu de massacre des finances publiques, voyant les prestations sociales enfler et ses ressources se tarir. Avec quel effet sur ses comptes? L’impact serait de 6,68 milliards, d’après une première estimation du SPF Sécurité sociale. Mais du côté syndical, on parle déjà d’un trou à plus de 10 milliards. Quoi qu’il en soit, cela turbine sec du côté des comités de gestion de la Sécu, parce qu’au gouffre creusé par le coronavirus s’ajoute la perspective de voir la dotation d’équilibre disparaître d’ici 2021, faute de base légale – une question technique à quelque trois milliards.

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