interview

"Le problème n'est pas la Chine: c'est nous-mêmes"

La Chine s'est lancée dans une "diplomatie des masques" en se présentant comme le bon samaritain des Européens. ©REUTERS

La diplomatie des masques de la Chine fait partie d'un effort de propagande plus large pour tenter, notamment, de faire oublier les erreurs du début de la crise du Covid-19. Pour le sinologue Jonathan Holslag, la perméabilité de l'Europe à cette stratégie souligne ses propres faiblesses.

La Chine mène une vaste opération de communication pour défendre sa réputation pendant que le monde lutte contre le Covid-19. Alors que le virus est apparu à une date encore débattue à Wuhan, Pékin tente de faire oublier la façon dont les premiers cris d'alarme ont été étouffés.

La Chine, qui représente la moitié de la production mondiale de masques chirurgicaux, s'est notamment lancée dans une "diplomatie des masques" en se présentant comme le bon samaritain des Européens. Pour le sinologue Jonathan Holslag (VUBrussel), cette crise est un révélateur de plus de l’affaiblissement d’une Europe opportuniste face à une Chine stratège

Pour le sinologue Jonathan Holslag, "il est clair que Pékin veut préserver de bonnes relations avec l'Union européenne vu ses difficultés commerciales avec les États-Unis." ©Dieter Telemans

On continue de voir partout des graphiques de progression du virus montrant une situation sous contrôle dans le Hubei. Quel crédit accordez-vous aux chiffres officiels chinois?

Il est probable que la courbe ait fléchi, mais on peut douter que cette diminution soit aussi abrupte que ne le disent les chiffres. C’est difficile à vérifier, mais nous disposons de rapports des collaborateurs médicaux dans le Hubei qui suggèrent qu'il y a encore plusieurs nouveaux cas chaque jour, et que le gouvernement sous-estime certains cas.

"Pékin mène une campagne qui vise à masquer les retards et la répression du début, mais aussi à renforcer l'image de Xi Jinping comme un dirigeant fort et à renforcer l’image de la Chine à l'international."
Jonathan Holslag
VUBrussel

Le message que véhicule ces courbes, c’est qu’à partir du moment où il a pris conscience de la gravité du problème, Pékin a beaucoup mieux géré la propagation du virus que les Occidentaux. Fake news?

Tout d'abord, il faut rappeler que si le virus s’est tant propagé, c’est parce que les différents échelons de gouvernement en Chine ont hésité, et même censuré des rapports, pendant plusieurs semaines. Rappeler aussi que, plus tard, la Chine a fait pression sur l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour freiner la classification du virus en pandémie, et qu'elle a insisté pour que des pays comme le nôtre ne suspendent pas leurs vols directs.

Après, Pékin a certainement mieux géré la crise que les États-Unis ou la plupart des pays européens. Mais il y a d’autres pays comme Taiwan, la Corée du Sud, Singapour qui ont été plus efficaces encore, bien qu'ils soient tous très globalisés.

Peut-on parler de propagande active pour vendre l’efficacité du régime et faire oublier que les premiers cas ont été étouffés?

"Les dons de masques et de matériel médical aux Européens sont un petit investissement pour protéger de grands intérêts économiques."

Certainement. Pékin mène une campagne qui vise à masquer les retards et la répression du début, mais aussi à renforcer l'image de Xi Jinping comme un dirigeant fort et à renforcer l’image de la Chine à l'international tout en essayant de souligner les faiblesses du monde occidental.

La médiatisation du matériel médical envoyé à l’Europe participe de cette propagande, mais l’aide n’en est pas moins concrète…

Du matériel médical chinois arrivant à l'aéroport de Liège le 18 mars. ©Photo News

Oui, il est aussi clair que Pékin veut préserver de bonnes relations avec l'Union européenne. Vu ses difficultés commerciales avec les États-Unis, il est impératif de tenir le marché européen ouvert. Les dons de masques et de matériel médical aux Européens sont un petit investissement pour protéger de grands intérêts économiques, et notamment essayer de maintenir des opportunités pour développer les réseaux 5G en Europe.

Et d'un point de vue géopolitique, Pékin essaie clairement de renforcer les divisions transatlantiques et de se proposer comme une alternative plus solide que la diplomatie de choc de Donald Trump. Pour la Chine tout est lié, alors que chez nous, tout est compartimenté.

"Ce qui frappe dans la communication des institutions de l’UE c’est une indécision, un manque d'énergie et de charisme."

Alors que l’Europe est restée discrète sur les 56 tonnes de matériel qu’elle a envoyé en février à la Chine, Pékin ne s’est pas privé d’afficher son aide médicale aux Européens. Pourquoi cette image de l’aide chinoise a-t-elle tant marqué les esprits?

La sensibilité de l'Europe vis-à-vis de la propagande chinoise reflète un manque de confiance des citoyens dans leurs propres gouvernements, dans la solidarité européenne. Pour moi, cela confirme plutôt l'affaiblissement de l'Europe que la puissance de la Chine.

Ce qui frappe dans la communication des institutions de l’UE c’est une indécision, un manque d'énergie et de charisme. Où était Charles Michel, par exemple? Que quelques conteneurs chinois ou russes aient eu plus d'impact que des millions d'investissements européens confirme les limites d'une technocratie qui est anonyme et souvent invisible.

Pékin s’est engouffré dans un vide d’aide laissé par les États-Unis: qu’est-ce que cela dit du rôle que se donne la Chine, par rapport aux autres grandes puissances?

On est en train de développer un monde sans vrais leaders. Le Covid-19 renforce une tendance à la fragmentation et à la polarisation. Je ne crois pas que la Chine soit prête à remplacer les États-Unis, mais je m'attends à un long et violent combat pour l'influence internationale à l'échelon économique, technologique et militaire. On n’en voit encore que le début. Ce qui est clair, malheureusement, c’est que cette évolution affaiblit la cohésion européenne au lieu de la renforcer.

"La Chine et la Russie ont des stratégies long terme, mais nous continuons à démanteler nos structures étatiques et à poursuivre un opportunisme de court-terme."

En quoi?

Regardez comment Moscou et Pékin ont pris l'Italie pour cible, l’identifiant comme un point faible de l’Union européenne, plus sensible aux influences extérieures. Regardez comment notre propre roi a dû prendre contact avec Jack Ma, l’ex-patron d’Alibaba, un produit du capitalisme d'État chinois, pour obtenir quelques masques!

On est dans un situation très précaire: un pays chancelant dans une Europe hésitante dans un monde turbulent. La Chine et la Russie ont des stratégies long terme, mais nous continuons à démanteler nos structures étatiques et à poursuivre un opportunisme de court-terme.   

On a entendu le commissaire au Marché intérieur dire, à propos de la dépendance de l’industrie européenne de la santé vis-à-vis de la Chine, qu'on avait sans doute été trop loin dans la mondialisation. Vous attendez-vous à ce que cette crise engendre un rétropédalage dans notre relation commerciale avec la Chine?

"Pour plusieurs gouvernements, la priorité n’est pas tant de renforcer notre économie, notre industrie, mais de continuer l’importation parce qu’à court terme ça permet de limiter l’inflation."

J’ai des doutes. L'Allemagne hésite, sa priorité reste de tenter de négocier un accord d'investissement avec Pékin. On a déjà perdu des pays comme la Hongrie, l'Italie, la Grèce, tombés dans la sphère d’influence chinoise – prenant des positions très favorables à Pékin sur le commerce et des droits humains. Et on ne voit pas de stratégie d’ensemble pour relocaliser l'industrie. Cette crise serait une opportunité de le faire, mais je crois que dès que les usines chinoises recommenceront à produire et à dumper leurs produits sur notre marché on leur dira "merci".

Pour plusieurs gouvernements, la priorité n’est pas de renforcer notre économie, mais de continuer l’importation parce qu’à court terme ça permet de limiter l’inflation. C'est un peu comme pour le Pacte vert: les prix des hydrocarbures sont très bas, cela réduit la volonté de faire la transition...

Londres laisse entendre que, en raison de l’attitude de Pékin face au coronavirus, il pourrait revenir sur sa décision d'autoriser Huawei à contribuer au développement de la 5G. La crise sanitaire pourrait-elle plus largement déteindre sur les relations entre Chinois et Européens?

On verra. Il y a beaucoup de scepticisme à Londres, certainement, mais les Britanniques n'ont pas beaucoup d’options. C’est pareil chez nous: nos services de renseignement ont écrit une nouvelle note sur les risques liés à la 5G. Le secrétaire d'État Philippe De Backer me paraît les prendre au sérieux, mais au ministère de l'Économie et à la chancellerie, on semble avoir pour priorité de conserver des relations chaleureuses avec la Chine. Même si nous avons un vaste déficit commercial, même si nos propres entreprises ne parviennent pas à pénétrer le marché chinois, et même si les espions chinois ont fait de Bruxelles leur terrain de chasse...

On est trop tendres face à la Chine, selon vous?

Nous devons prendre plus au sérieux nos propres intérêts, notre propre sécurité, la prospérité des prochaines générations. Mais au lieu de renforcer les structures qui doivent le faire, les partis politiques poursuivent une sorte de tribalisme. La survie des partis semble au-dessus de celle de notre société. C'est une situation idéale pour nos adversaires. Le problème n'est donc pas la Chine: c'est nous-mêmes.

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