interview

Pierre-Yves Jeholet: "Développons l'école numérique"

Le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Pierre-Yves Jeholet, veut transformer la crise en opportunité pour développer l'école numérique et repenser le secteur culturel. ©saskia vanderstichele

Après avoir participé au congrès virtuel de son parti en ce 1er mai, le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), Pierre-Yves Jeholet (MR), s'est penché avec nous sur la gestion de la crise du Covid-19 par son entité. Au menu des discussions: rentrée scolaire, enseignement à distance, aides au secteur culturel ou encore modernisation de l'Etat.

Les cours reprendront très partiellement dans les écoles francophones le 18 mai. La Flandre procédera toutefois déjà à une phase de test le 15 mai. Avez-vous l'impression d'avoir été mis devant le fait accompli par le nord du pays sur ce point?
La Flandre a insisté lors du Conseil national de sécurité pour pouvoir organiser cette expérience pilote. Personnellement, je trouve que c'est une preuve d'égoïsme d'avoir voulu imposer une vision flamande sans savoir si elle s'inscrivait vraiment dans le plan de déconfinement global qu'on a voulu équilibré. J'ai aussi vu des campagnes en Flandre (de la N-VA, NDLR) que je n'accepte pas. Je suis indigné qu'on puisse utiliser la crise pour procéder à de nouvelles attaques à l'égard des francophones. Comme si d'un côté on était plus courageux que de l'autre. J'y vois une forme d'arrogance et de mépris, mais aussi une vanité mal placée. 

"Je suis indigné qu'on puisse utiliser la crise pour à nouveau procéder à des attaques à l'égard des francophones."

Afin que la rentrée se déroule dans de bonnes conditions, la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) s'est engagée à fournir des masques aux élèves. Serez-vous prêts en temps voulu?
À côté des initiatives de la FWB, j'ai vu que 60% des citoyens avaient déjà des masques. Des efforts sont aussi réalisés ailleurs, que ce soit au niveau de la Région wallonne ou du Fédéral. Dès que le Conseil national de sécurité a dit que le port du masque serait requis pour les élèves dès 12 ans et les enseignants, nous avons passé un marché pour en obtenir 1,2 million. Il est lancé et les offres devraient encore arriver ce vendredi. Bien sûr, j'espère que nous aurons tous les matériels de protection et les gels hydroalcooliques pour le 18 mai. Si ça ne devait pas être le cas, mais qu'il est possible de se fournir ailleurs, j'espère toutefois qu'on sera constructif et qu'on fera preuve de bon sens.

Aucune date de rentrée n'est prévue pour un certain nombre de classes. Les élèves de celles-ci doivent-ils tirer un trait sur un retour à l'école avant la fin juin?
Le plan de déconfinement peut encore évoluer dans un sens comme dans l'autre, mais je pense que nous serons prudents. Aujourd'hui, les recommandations des experts sont de ne pas avoir plus de trois années en primaire et en secondaire, et ce de façon partielle. Je pense donc qu'on restera jusqu'à la fin juin dans des conditions de distanciation très strictes. Il faut toutefois faire en sorte que les élèves qui ne reviendront pas à l'école puissent bénéficier jusqu'à la fin de l'année de travail à distance. Ceux et celles qui sont le plus en difficulté dans leur parcours scolaire devraient aussi pouvoir revenir, peu importe leur année, un jour par semaine à l'école. On sait qu'on a une école très inégalitaire de façon générale et il faut bien se dire que cette crise touche à nouveau les publics les plus fragilisés. Le libéral que je suis est pour l'égalité des chances et des possibles. Il faut donc donner un maximum de chances à chaque élève, et encore plus à ceux qui en ont besoin. On doit être très attentif à cela, sans quoi ces personnes risquent de décrocher, et il sera difficile de les rattraper par la suite.

"Je pense qu'on peut se saisir de cette crise et en faire une véritable opportunité pour développer l'école numérique."

À propos d'enseignement à distance, vous avez annoncé que 1.810 ordinateurs portables reconditionnés seraient mis à disposition des élèves et étudiants de la FWB. C'est nettement moins qu'en Flandre, où la fourniture de 10.000 laptops a été annoncée. Comment l'expliquez-vous?
D'abord, on verra combien d'ordinateurs sont finalement fournis en Flandre. Je ne suis pas jaloux de ce qui se passe au nord du pays. S'il y a de bonnes choses, on doit s'en inspirer, mais il n'est pas question de copier. Certes, ces 1.800 ordinateurs sont peut-être une petite goutte dans l'océan, mais c'est aussi un geste fort. En FWB, nous sommes en retard par rapport au numérique. C'est donc un vrai débat. Je pense qu'on peut se saisir de cette crise et en faire une véritable opportunité pour développer l'école numérique.

"On ne sait pas encore comment se déroulera la rentrée en septembre, mais elle ne se fera probablement pas avec tous les élèves en même temps."

Comment comptez-vous procéder? 
Dès la semaine prochaine, un groupe de travail sera mis sur pied à propos de l'école et de la stratégie numérique. Je veux être très clair: rien ne remplacera le professeur dans la classe, mais ce n'est pas pour ça qu'on ne doit pas porter haut ce débat. Il faut une vision ambitieuse et pragmatique. Il n'est pas question de faire preuve d'un optimisme béat envers le numérique, ni de pessimisme ou de conservatisme. Il faut convaincre les acteurs de l'école, les faire adhérer à un tel projet. On ne peut pas rester les bras croisés, il y a urgence. On ne sait pas encore comment se déroulera la rentrée en septembre, mais elle ne se fera probablement pas avec tous les élèves en même temps. Travaillons donc sur le moyen et le long terme, mais aussi sur le très court terme avec la perspective de cette rentrée. Le matériel sera l'un des aspects à prendre en compte, mais il ne sera pas le seul. Les questions des contenus, de la sensibilisation et de la formation du personnel devront aussi être abordées.

Au-delà du chantier du numérique, quels sont les autres enjeux principaux pour l'enseignement?
On doit poursuivre l'objectif d'augmenter la qualité de notre enseignement, mais aussi repenser les rythmes scolaires. Cette réforme ne sera pas évidente à mettre en place.

80
millions €
Le fonds d'urgence de la FWB pour venir en aide aux opérateurs des secteurs dont elle a la compétence a été doté de 80 millions d'euros.

Face à la crise, la Fédération Wallonie-Bruxelles a créé un fonds d'urgence, doté de 80 millions d'euros, pour soutenir toute une série de secteurs. Ces moyens vous paraissent-ils suffisants?
Nous avons voulu répondre à l'urgence en soutenant des acteurs qui vivent une période très difficile. Je pense à la culture, à l'école, au sport, à l'accueil de la petite enfance, à l'aide à la jeunesse ... Les finances de la FWB étant ce qu'elles sont, nous devons être très regardants. Nous n'avons pas un fonds sans fond! On n'a pas la même rigueur budgétaire en cette période de crise, mais on ne peut pas non plus oublier cet aspect, sans quoi on hypothéquera la suite et on reportera la dette sur les jeunes. On va avoir un déficit de 1,5 milliard en 2020, donc il faut être responsable.

"Les finances de la FWB étant ce qu'elles sont, nous devons être très regardants. Nous n'avons pas un fonds sans fond!"

Eu égard à cette situation budgétaire compliquée, peut-on s'attendre à de nouvelles mesures?
On aimerait évidemment faire beaucoup plus. Mais entre le cœur et la raison, il y a parfois un équilibre à trouver. On est parti de 50 millions, on a ensuite fait le point et libéré une enveloppe complémentaire de 30 millions. Je pense qu'aller au-delà n'est pas possible, ou du moins pas raisonnable. 

"Il faut se rendre compte que les aides prévues ne seront suffisantes pour personne par rapport aux pertes subies."

Dans le secteur culturel, certains insistent toutefois sur l'importance d'aides supplémentaires...
La culture, c'est un secteur économique à part entière, impliquant des milliers de travailleurs. Il est particulièrement touché et le restera encore un certain moment. On doit vraiment y être attentif. Cette année, on a décidé de maintenir toutes les subventions à condition que les structures rémunèrent les prestataires. On a aussi pris des mesures pour 8,4 millions d'euros afin de permettre à chaque opérateur de demander des aides. Est-ce suffisant? Probablement pas, mais il faut se rendre compte que les aides prévues ne seront suffisantes pour personne par rapport aux pertes subies. On doit être solidaire, mais on ne va évidemment pas pouvoir venir compenser totalement les pertes et faire comme si rien ne s'était passé. Au-delà, je pense qu'on doit faire de cette crise une opportunité pour repenser le secteur culturel, ainsi que l'aide et l'accompagnement qu'on peut lui donner. Cela devra se faire avec ambition entre les différents niveaux de pouvoir, car la culture contribue à l'épanouissement de chaque individu. On en a besoin!

Dans son discours du 1er mai, votre président de parti, Georges-Louis Bouchez, a plaidé pour une réduction du nombre de ministres en charge de la santé. Vous partagez cette position?
Notre État doit se moderniser pour être rendu plus efficace. Bien sûr, on a beaucoup trop de ministres de la Santé. L'important ne sera pas de savoir qui fait quoi, mais qui peut le faire le mieux. Chaque parti devra avoir le courage de peut-être revenir sur certaines de ses positions. S'il faut refédéraliser certaines choses ou simplifier nos institutions, je n'ai pas de problème. 

 


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