analyse

Pourquoi les marchés perdent la tête

Les valeurs pétrolières et des banques sont parmi les plus affectées en ce lundi noir. ©AFP

Lundi noir sur les marchés boursiers. En chutant de 6 à 7%, les bourses ont effacé tous les gains accumulés au cours de l'année 2019. La chute des cours du Brent, qui a pesé sur les cours des actions des compagnies pétrolières, a amplifié le mouvement baissier des indices.

1. Pourquoi la chute des marchés?

Un virus qui infecte les marchés financiers! Pour l’investisseur lambda, ce lien peut paraître étrange. Et pourtant, le coronavirus dénommé le Covid-19, et surtout sa propagation dans de nombreux pays, est bien ce qui constitue le grain de sable venu perturber la bonne humeur encore perceptible dans les toutes premières semaines de cette année sur les principaux marchés financiers du monde.

Dans plusieurs régions en Chine, l’activité économique fonctionne toujours au ralenti. À Hubei, épicentre de l’épidémie de Covid-19, de nombreux sites industriels n’ont pas encore repris totalement leur activité, voire pas du tout. Il va de soi que cela impactera la croissance de l’économie non seulement chinoise, mais aussi ailleurs dans le monde du fait de la mondialisation des économies.

Pour Guy Wagner, chef économiste auprès de la BLI (Luxembourg), "les incertitudes concernant la propagation du coronavirus réduisent considérablement la visibilité concernant les perspectives de croissance de l’économie mondiale". Ce manque de visibilité est ce qui pousse les investisseurs à s’écarter des marchés boursiers.

2. Est-ce grave?

C’est la question à laquelle il est difficile à ce stade de répondre avec certitude. Cela dépendra essentiellement de la manière dont évoluera le virus, et de sa durée dans le temps. Le sentiment que le nombre de personnes contaminées en Chine aurait à présent atteint un pic a tendance à rassurer. Par contre, le confinement de plusieurs millions d’Italiens dans le nord de l’Italie décidé le weekend dernier, une région connue pour être le poumon économique de ce pays, ne permet pas pour l’heure de faire preuve d’optimisme. Le doute n’est plus vraiment de mise sur la question, il va pousser l’Italie dans la récession. Ce que semble anticiper la Bourse de Milan qui, depuis son plus haut de l’année atteint le 19 février, accuse une chute de 27%.

-27%
à la Bourse de Milan
La Bourse de Milan accuse une chute de 27% depuis son plus haut de l’année atteint le 19 février.

Pour autant, certains professionnels de la gestion d’actifs tentent de relativiser les effets de la crise de coronavirus. "Nous ne sommes pas à ce stade dans un contexte similaire à 2008, où nous avions réellement un problème fondamental dans notre économie, affirme Vincent Juvyns, stratégiste auprès JP Morgan. Dans les trimestres à venir, la situation va immanquablement s’améliorer comme elle l’a déjà fait en Chine."

3. Pourquoi les bourses européennes sont les plus malmenées?

C’est l’une des observations les plus curieuses que l’on puisse faire dans la crise actuelle. La Bourse de Shanghai, en Chine, pays d’où l’épidémie de grippe mortelle est partie, n’accuse depuis le début de cette année qu’une perte de 3,3%. Sur les marchés européens, c’est plutôt la bérézina. Les cours plongent de 20% et quelque en moyenne – un seuil généralement précurseur d’une récession prochaine – pour revenir à leur niveau de la fin 2018, tandis qu’à Wall Street, ils reculent de près de 13%.

"La Chine devrait être en mesure de renouer avec ses niveaux d’activité antérieurs d’ici la fin du 2e trimestre."
Les analystes de chez Schroders

La relative résistance de la bourse chinoise peut s’expliquer par le fait que, comme on vient de le signaler, la propagation du virus semble maîtrisée contrairement à ce que l’on constate en Europe. De plus, alors que la croissance économique est depuis de longs mois faiblarde en Europe et que les outils à la disposition de la BCE pour la revigorer sont limités, c’est loin d’être le cas en Chine où il y a encore de la croissance et où la Banque centrale reste fort dynamique.

"La Chine devrait être en mesure de renouer avec ses niveaux d’activité antérieurs d’ici la fin du 2e trimestre", estiment les analystes de Schroders. Enfin, échangées à 14 fois en moyenne les bénéfices réalisés en 2019 (P/E), les actions à Shanghai comptent parmi celles qui affichent des valorisations déjà peu élevées au monde. Ce ratio est de 17,5 pour l’indice Stoxx 600. Il monte à 18 pour le S&P 500 de la Bourse de New York.

4. Quelles sont les actions les plus affectées par le virus?

Des 19 sous-groupes sectoriels de l’indice Stoxx 600, aucun ne parvient à engranger des gains. Dix d’entre eux enregistrent des pertes supérieures à 20%. On y trouve les groupes cycliques comme les banques, les matières premières, la chimie, la technologie ou encore l’automobile. La méforme de tels groupes d’actions reflète aussi la crainte des marchés d’assister au basculement des économies dans la récession.

D’autres secteurs sont aussi désertés sur les places européennes. Ceux notamment impactés par la crise de coronavirus, tels que celui des compagnies aériennes.

5. Le Covid-19 peut-il mener à une crise financière?

Sur la seule journée de lundi, les valeurs bancaires ont, après celles des compagnies pétrolières, été les plus matraquées sur les places européennes. Elles souffrent de la chute des valeurs des institutions italiennes suite au placement en quarantaine du nord de l’Italie pour endiguer l’épidémie. Mais pas seulement.

La crainte que les difficultés rencontrées par certains acteurs économiques ne fassent exploser la masse de créances douteuses, ces dettes que les emprunteurs pourraient avoir du mal à rembourser, comptent pour une bonne part dans la déprime des actions des banques

-15%
pour le secteur aérien
Les cours des obligations des compagnies aériennes ont perdu plus de 15%.

À ce propos, l’assurance (CDS pour "credit default swap") destinée à protéger les investisseurs en obligations contre d’éventuels défauts de remboursements a sensiblement progressé ces deux dernières semaines, en particulier pour les sociétés lourdement endettées. C’est le cas, entre autres, pour celle qui couvre les obligations d’AB InBev dont le CDS à 5 ans a bondi de 35 à 75 points. Cela signifie qu’il faut désormais, pour un investisseur précautionneux, débourser 75.000 dollars sur 5 ans pour assurer 10 millions de dollars d’obligations émises par le brasseur.

Du côté des compagnies aériennes qui peinent à remplir leurs avions, le CDS d’Air France-KLM s’est envolé de 200 à 638! Dans le même temps, les cours de ces obligations ont perdu plus de 15%. On n’avait plus observé une telle évolution depuis la crise financière de 2008.

Il est loin d’être acquis que le Covid-19 mène à une crise financière. Il ne faudrait pas, cependant, que la crise du coronavirus perdure trop longtemps, sous peine de compliquer les affaires des institutions bancaires qui souffrent déjà des taux d’intérêt au plancher.

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