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À Bruxelles, le chemin de croix de la vaccination

Au Carrefour d'Evere, on vaccine encore du lundi au mercredi. ©Tim Dirven

On s'est fait tout petit et on a réalisé une tournée (partielle) des initiatives lancées par la Cocom afin de rapprocher la vaccination des gens. Afin de voir à quoi la campagne se heurte concrètement, sur le terrain.

Ici, d'habitude, on mange. C'est la zone lunch. Mais voilà, en période de pandémie, une zone lunch, c'est moins couru. Condamnée depuis des mois, elle a repris vie ce lundi 30 août. Une nouvelle vie, temporaire, puisque ce petit espace fait de cloisons est investi par une équipe mobile dépêchée par la Commission communautaire commune - Cocom pour les intimes -, cette illisible institution bruxelloise propulsée à l'avant-plan depuis qu'elle est aux commandes de la campagne de vaccination dans la capitale. En ce lundi donc, dans la zone lunch du Carrefour d'Evere, on ne mange pas, on vaccine.

51%
population bruxelloise entièrement vaccinée
À Bruxelles, 64% des adultes présentent un schéma vaccinal complet, ce qui représente 51% de la population totale, contre 78% en Flandre et 67% en Wallonie. La capitale est surtout à la traîne chez les 12-17 ans: 21% à Bruxelles, 53% en Wallonie et 75% en Flandre.

Bruxelles, montrée du doigt dans le cadre de cette course opposant seringues et Covid-19, c'est arrivé relativement vite, et à plusieurs reprises. Déjà un classique, en somme. Démarrage jugé trop lent, résultats à la traîne par rapport à la Flandre et la Wallonie, Bruxelles a toujours souffert, pour toute une série de raisons, des comparaisons régionales.

Sans pour autant se voiler la face. Assez vite, il est apparu aux autorités bruxelloises qu'elles devraient davantage se décarcasser pour se frotter à l'hésitation vaccinale, d'où une communication parlant jusqu'à 26 langues. Et lorsque la logique des grands centres de vaccination s'est essoufflée, débouchant sur une couverture vaccinale ni honteuse ni suffisante (51% de la population totale entièrement protégée mais à peine 21% chez les 12-17 ans), il a été décidé d'inverser la logique. De se démultiplier et se rapprocher le plus possible du citoyen, qu'il soit hésitant ou franchement récalcitrant. Un peu trop tard, estiment certains.

"Vous ne voulez pas une 3e dose?"

C'est comme cela que la vaccination s'est invitée dans les grandes surfaces. A embarqué dans des bus sillonnant la ville. A franchi la porte des églises, mosquées et autres lieux de culte. A joué la carte communale, par le biais d'antennes locales. S'est installée dans les CPAS, dans les pharmacies, devant les universités ou les gares. A fait ses premiers pas dans les entreprises. Et c'est pour cela que l'on vous parle du Carrefour d'Evere - cela aurait pu être celui d'Auderghem, ou encore chez Action, Ikea ou Primark.

"Je ne cherche pas à convaincre, mais à expliquer et laisser le temps."
Duc Nam Nguyen
Médecin coordinateur de l'antenne de vaccination du Carrefour d'Evere

Evere, donc. "Je ne cherche pas à convaincre, mais à expliquer et laisser le temps", résume Duc Nam Nguyen, le médecin coordinateur, par ailleurs chef de clinique aux soins intensifs de l'UZ Brussel. On ne rabat pas, on ne vante pas les mérites du vaccin comme à la criée. Et on répond aux questions des curieux, qui ne viennent pas tous pour effectuer leurs emplettes.

"Peut-on vacciner les enfants ici?", vient s'enquérir, en éclaireur, l'un deux. Non, la dose unique Johnson & Johnson, c'est à partir de 18 ans. "C'est quel vaccin?", s'informe un passant. Juste pour savoir; lui a déjà reçu ses deux doses d'AstraZeneca. "Vous ne voulez pas une troisième dose?", plaisante l'équipe de la Cocom. Qui rit un peu moins lorsqu'un couple vient se renseigner sur la possibilité d'établir un faux passeport vaccinal - le papier, mais pas le vaccin.

"Une vie normale"

Jean (*), la trentaine baraquée, sort du box et esquive la télévision kazakhe en quête de témoignages. Lui, à la base, il est plutôt contre le vaccin. Sa copine n'était pas forcément plus enthousiaste, mais en tant qu'hôtesse de l'air, elle a bien dû y passer. Alors, après une bonne discussion de couple, il a franchi le pas. Pour pouvoir voyager. "Et retrouver une vie normale. Hier, on devait aller à un festival du côté d'Anvers. On a dû annuler."

Pourquoi cette défiance? "Je suis pas mal de sites et regarde des vidéos, mais pas sur les médias 'mainstream'. Et je n'entends pas que des choses positives avec, derrière, des histoires de gros sous." Jean fait plutôt partie de l'école Bill Gates, Didier Raoult et "Ceci n'est pas un complot" – ce bijou de désinformation. Mais qu'importe, puisque le voilà vacciné en ce lundi. Pourquoi au Carrefour? "Je ne voulais pas perdre mon temps; c'était le moyen le plus simple et le plus rapide."

"On ne l'aurait pas fait sinon. Mais là, on ne peut plus faire sans."
Yasmine

Pouvoir bouger, c'est aussi ce qui a motivé Caroline, Yasmine et Vinicius. La vingtaine insouciante et tous patientant le quart d'heure de circonstance après la vaccination effectuée dans le bus de la Cocom, qui trône sur la place Flagey en ce mercredi 1er septembre. Caroline voulait d'abord "se laisser un peu de temps" et voir ce que cela donnait pour les autres. Mais à présent, l'appel des "bars, cafés et festivals" devient trop pressant. Festivals pour Vinicius et voyages pour Yasmine. "On ne l'aurait pas fait, sinon. Mais là, on ne peut plus aller nulle part sans."

Une place, un bus, une dose unique. Telle est la formule des "vacci-bus". ©Tim Dirven

Sur la place, il n'y a pas d'Alexander De Croo en "guest star" comme au parvis de Saint-Gilles, mais qu'importe, Zine El Barouta est là pour assurer le job. Il fait partie de l'équipe des RAQ – pour relais d'action de quartier, forte de 30 équivalents temps plein déployés depuis mars par la Fédération des services sociaux et les mutualités et venue jeter ses forces dans la bataille du vaccin. "Nous sommes le relais entre la santé et le social", résume Zine El Barouta.

"L'importance de la confiance"

Pour l'heure, cela implique essentiellement de faire du ramdam autour des initiatives décentralisées de la Cocom. Et de se livrer à l'art délicat de la sensibilisation. "Nous ne sommes pas là pour persuader mais informer, aider, départager les faits des rumeurs et des fake news. Pour donner un coup de main et servir de relais social aussi. L'autre jour, j'ai aidé une dame à récupérer son certificat de vaccination et à installer l'application 'itsme'. C'est une action de première ligne."

"Je vois beaucoup de jeunes mal informés, bombardés de théories du complot et qui, par conformisme aussi, restent à l'écart de la vaccination. Mon rôle, c'est de leur montrer où obtenir des informations fiables."
Zine El Barouta
Agent RAQ (relais d'action de quartier)

De quoi faire la lumière sur la multitude d'obstacles jonchant la route bruxelloise vers la vaccination. "Je vois beaucoup de jeunes mal informés, bombardés de théories du complot et qui, par conformisme aussi, restent à l'écart de la vaccination. Mon rôle, c'est de leur montrer où obtenir des informations fiables." L'approche compte énormément. Pas trop frontale. "On travaille par le biais de la vie associative, dans le cadre d'activités. Là où la confiance règne. On a trop minimisé l'importance de la confiance."

Ce n'est pas tout, tant s’en faut. "Il y a la barrière de la langue, ajoute Hamdi Gargin, en charge de la coordination des RAQ. Même après avoir reçu l'information dans sa langue maternelle, reste l'appréhension de ne pas pouvoir poser de questions sur le lieu de vaccination." La peur s'invite, elle aussi, au bal. Qui noue le ventre de ceux dont la situation administrative n'est pas toute nette. "Quelqu'un qui travaille au noir, vous croyez vraiment qu'il va se rendre dans un grand centre?" Cette même peur qui fait fuir tout ce qui ressemble à un test. "Même quand c'est gratuit, des gens craignent de recevoir la facture. Ils ne savent pas; il y a un gros manque d'information."

Le "mauvais" vaccin

Et puis, il y a tous ceux qui se sont fait piquer à l'étranger. Avec un produit reconnu; Bruxelles leur court alors derrière afin qu'ils enregistrent leur vaccination. "En Turquie ou au Maroc, par exemple, beaucoup de gens ont reçu le vaccin chinois, qui n'est pas reconnu en Europe, pointe Hamdi Gargin. Ils se considèrent comme vaccinés, alors que cette vaccination n'est pas valide ici."

"En Turquie ou au Maroc, par exemple, beaucoup de gens ont reçu le vaccin chinois, qui n'est pas reconnu en Europe. Ils se considèrent comme vaccinés, alors que cette vaccination n'est pas valide ici."
Hamdi Gargin
Coordinateur des RAQ (relais d'action de quartier)

Pendant ce temps-là, Germain patiente sur sa chaise de toile, sous la tonnelle. Lui, il est vacciné depuis belle lurette. Sa fille, elle, s'est décidée en début de semaine, chez Carrefour. Et il est venu voir si son fils pouvait grimper dans le bus, sauf qu'il est trop jeune pour le Johnson & Johnson.

En plus, Germain accompagne Kim. Pour qui se rendre dans un centre relevait de la mission impossible. "Je n'ai pas de voiture et suis sujette à des crises d'angoisse dans les transports en commun. J'hésitais un peu à cause de mes allergies, mais surtout, ce n'était pas possible pour moi d'aller jusque-là." Avec le vacci-bus, voilà autre chose. Kim ne pouvant aller à la vaccination, la vaccination est venue à elle.

WhatsApp vs The Lancet

Zine El Barouta, on le retrouve en ce joli mercredi 8 septembre, devant la pharmacie Khayar, à Schaerbeek. Aux prises, en anglais, avec un passant qui n'en a visiblement rien à faire, du vaccin. "No thanks." Le projet est encore en phase pilote, mais Fatima Khayar s'y investit déjà corps et âme. Après avoir été formée, la pharmacienne a ensuite travaillé six mois en centre de vaccination. Logique de la retrouver dans les starting-blocks pour ce projet-ci.

"Je n'arrête pas de le répéter. Les informations sérieuses, vous les trouverez dans The Lancet , pas sur YouTube ou WhatsApp."
Fatima Khayar
Pharmacienne

"Dans le quartier, la majorité des gens ne sont pas vaccinés, déplore Fatima Khayar. C'est un travail de longue haleine. Certaines personnes viennent juste s'informer, mais je suis convaincue qu'elles reviendront."

Une chose est sûre. Les méthodes de la pharmacienne sont un tantinet plus affirmées que celles des agents RAQ. "Ils sont trop doux." Avec son équipe, elle, elle hèle et interpelle les passants. "Vous êtes déjà vaccinés?" Démonte les croyances et les théories fumeuses qui pullulent, notamment sur la fertilité. "Je n'arrête pas de le répéter. Les informations sérieuses, vous les trouverez dans The Lancet, pas sur YouTube ou WhatsApp. Quand on explique avec pédagogie, les gens comprennent."

"On le voit avec les initiatives décentralisées, surtout les vacci-bus. La propagation des fake news est affolante."
Fatima Boudjaoui
Cocom

C'est qu'on en trouve des choses, sur YouTube et WhatsApp. Fatima Boudjaoui, de la Cocom, en a déjà vu de toutes les couleurs. Et de dégainer son téléphone. "Regardez, ici." Voilà donc le leader d'une communauté religieuse validant une vidéo affirmant que toutes les personnes vaccinées mourront dans les cinq ans. Ni plus, ni moins. "On le voit avec les initiatives décentralisées, surtout les vacci-bus. La propagation des fake news est affolante."

Face aux fadaises, la Cocom ne reste pas les bras croisés. "Cela demande de connaître le terrain." Et d'identifier, dans différentes communautés, des figures de confiance ou d'influence. "On peut compter sur un effet de groupe, façon boule de neige. Dans ce clan rom, par exemple, quand le patriarche s'est fait vacciner, tout le reste de la troupe a suivi."

"Le mal de la bête"

Des figures médicales. Des ministres du culte. Voire, comme ici à Matonge, des fidèles qui ont franchi le pas et en témoignent. Vidéo contre vidéo, Bruxelles riposte. "Ce vaccin, ce n'est pas le mal de la bête", assure cette femme.

En tout cas, ce vaccin, il franchit allègrement des portes consacrées. Nous sommes le 12 septembre, il est 10h et l'immense chœur de la basilique de Koekelberg résonne de "Prends pitié de nous" et de "tous les péchés du monde", bodybuildés à l'orgue.

Dans le transept, une petite file s'est formée. C'est que l'on vaccine dans une des alcôves, en ce dimanche. Christiane attend que les quinze minutes réglementaires s'écoulent, tandis que son fils poursuit un ballon déjà un peu décati. "J'avais un peu peur des effets secondaires, mais je me suis décidée. Pour me protéger contre ces variants, et à cause de ce pass sanitaire qui s'annonce." Et puis, elle habite tout près, cela aide.

Vacciner la "vraie" population

Tandis que "Jésus se retourne et voit ses disciples", les aspirants vaccinés sont dirigés vers deux tables différentes. Ici, ceux qui disposent déjà d'un numéro de registre national. Et là, ceux qui n'en ont pas encore. "Environ 50/50, ce matin", nous glisse-t-on à ce guichet improvisé.

"Comme nous avons besoin d'un identifiant dans le cadre de la vaccination, nous créons un numéro bis de registre national pour qui n'en a pas, explique Pierre-Louis Deudon, médecin et inspecteur d'hygiène à la Cocom. Numéro bis qui n'interfère en rien avec d'éventuelles démarches administratives en cours, mais ouvre le droit aux soins médicaux."

"L'enjeu est de vacciner la 'vraie' population, pas uniquement celle inscrite dans les registres."
Pierre-Louis Deudon
Médecin et inspecteur d'hygiène à la Cocom

En Belgique, sur les quelque 51.000 vaccinations qui n'ont pu être rattachées à une Région, la Cocom estime à environ 32.000 le nombre de numéros "bis" sortis du chapeau bruxellois. "Je ne dis pas cela pour gonfler les statistiques de vaccination. Parce que si cela augmente le nombre d'injections réalisées, cela tire aussi à la hausse le dénominateur. Mais voilà, l'enjeu est de vacciner la 'vraie' population, pas uniquement celle inscrite dans les registres. Peut-être 1,4 million de personnes, pas 1,2."

Sainte discrétion

Changement de décor le lendemain, lundi 13 septembre. Journée d'accueil pour la première année de bac à Saint-Louis - occasion qu'a saisie un vacci-bus pour aller se planter devant les portes de l'université. Lavinia a hâte de débuter l'année, mais n'était pas aussi pressée de se faire vacciner. Pas par peur; par manque de conviction, ne se sentant pas vraiment dans le cœur de cible de ce fichu virus. "Et puis, j'ai déjà eu le covid et ai bien réagi." Mais bon, les voyages et les fêtes, vous connaissez la chanson. Tous ces cotons-tiges dans le nez, "pendant les vacances, c'était l'horreur". De quoi expliquer la piqûre du lundi.

Il est désormais possible de se faire vacciner à la sortie de Bruxelles-Central. ©Tim Dirven

Même topo, ou presque, pour Julie, vaccinée depuis deux semaines, parce qu'il faut bien. "La première à se réjouir de l'arrivée des vaccins, mais pas la première à se faire vacciner", résume-t-elle. "C'est bon, les quinze minutes sont passées?", interroge Lavinia. "Et on aura nos noms dans L'Echo?" Oui: spéciale dédicace.

"L'autre jour, je me suis fait insulter par un anti-vaccin à la place Rogier."
Viviane
Cocom

Le mardi, pour changer, on passe par la gare Centrale, à côté de laquelle vient de s'ouvrir une antenne vaccination - le Midi a suivi. Christophe en sort; pour lui, c'est la proximité qui a joué. "Je l'ai fait pour les autres. Moi, j'ai un très bon système immunitaire, je n'ai jamais été malade." Dans la rue, Viviane, aux couleurs de la Cocom, tente de débusquer des candidats au vaccin. Mais pas dans la gare: trop loin des collègues, pas assez sûr. "L'autre jour, je me suis fait insulter par un anti-vaccin à la place Rogier."

Fin de semaine passée, la vaccination a également effectué ses premiers pas en entreprise. Encore hésitants, les pas. Et dans la plus grande discrétion: chez bpost, à la Stib ou dans la galaxie SNCB, pas question de prendre le risque de laisser traîner un journaliste. Surtout ne pas effrayer les travailleurs tentés par la piqûre. Pour le reste, Bruxelles démarche d'autres sociétés afin qu'elles embraient. Dernières à rentrer en lice: les écoles secondaires. Après la sensibilisation, la vaccination. On commence en douceur avec trois établissements, pour accélérer ensuite.

Une chose est sûre: plus le compteur tourne, plus les vaccinations sont arrachées de haute lutte. À garder en tête, au cas où s'y formerait une phrase débutant par "Il suffirait de".

(*) Afin de garantir l'anonymat des témoignages, certains noms ont été modifiés.

Bruxelles, loin de l'objectif

Effectuer 16.000 premières vaccinations par semaine? L'objectif, fixé à la veille de la rentrée, paraît encore lointain. Pour l'heure, malgré tous ses efforts, la capitale stagne sous les 10.000. Et la Cocom n'est pas trop désireuse d'indiquer le succès individuel rencontré par chaque type d'opération menée. Aussi faut-il se contenter de cette estimation: 34% des premières doses sont injectées de manière "décentralisée". C'est maigre (pas comme résultat, mais comme communication).

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