interview

Alexandre Mars: "Nous sommes face à un monde inconnu, donc forcément un monde d'entrepreneurs"

"L’élan de solidarité que nous observons actuellement est inspirant, tant en termes de ressources mobilisées que de diversité d’actions", Alexandre Mars. ©doc

"Ose! Tout le monde peut devenir entrepreneur", c’était l’invitation lancée dans le dernier ouvrage du businessman et philanthrope français Alexandre Mars… juste avant que l’épidémie de Covid-19 ne mette l’économie mondiale sur les rotules. Son injonction à "oser" est-elle toujours valable avec un PIB historiquement bas? Interview.

Quels conseils donneriez-vous au monde de l’entreprise pour faire face à la crise économique liée au Covid-19?

La première chose pour un entrepreneur et un investisseur est de savoir préserver son actif. Dans mon cas, ma priorité est d’être aux côtés des sociétés que je soutiens financièrement au sein de mon fonds d’investissement. La deuxième chose essentielle, après avoir protégé mon actif, est de savoir me projeter, c’est-à-dire m’adapter à la situation, aux modes de consommation qui vont changer. Dans toute crise, il y a des gens qui vont arriver à pivoter plus vite que les autres. Un bon exemple est celui du jeune entrepreneur belge Mike Touzard qui commercialise, en ligne, à travers sa start-up Medakit, des tests sérologiques du Covid-19 à faire à domicile (dont l’utilisation est interdite en Belgique, NDLR). Il a trouvé des partenaires en Chine. Il a vu plus vite que les autres une opportunité de marché avec un but positif, puisque les gens pourront savoir rapidement s’ils sont infectés ou non, et il s’est lancé tout seul.

Qu’est-ce que le pivot?

Savoir pivoter, c’est le principe du Darwinisme. Les espèces qui survivent ne sont pas les plus fortes mais celles qui savent s’adapter. Tu dois toujours être dans cette capacité d’analyser ce que tu fais de bien ou pas. Si tu te rends compte que tu n’es pas totalement en phase avec la demande, il faut pouvoir pivoter et ne pas rester têtu en disant "c’est moi qui ait raison". Parce que c’est toujours le marché qui a raison, c’est rarement toi. À cause ou grâce à la crise du Covid-19, les consommateurs ne vont plus faire les courses de la même manière, plus aller au restaurant de la même manière, plus manger de la même manière. Tout ce qui fait notre vie va évoluer. Il n’y a pas un modèle qui ne va pas devoir s’adapter.

Comment voyez-vous cette évolution des modes de consommation?

Les consommateurs vont de plus en plus se poser la question du pourquoi de leur acte d’achat. Pourquoi acheter tel produit plutôt qu’un autre? Le nombre de gens qui me disent "Je vais t’expliquer pourquoi j’achète ces pâtes-là ou ce beurre-là", c’est génial. Ils ont vu quelque chose avant la crise. Cette vision du bien social ne pourra plus être écartée, sauf à de rares exceptions. La marque Apple en est une. Apple n’est certainement pas l’incarnation du bien social, mais ce sont des gens qui font des dizaines de milliards de dollars de chiffre d’affaires chaque année. Comment peuvent-ils se le permettre sans insérer le bien social au cœur de leur système? Parce qu’ils n’ont pas de concurrence. Ils n’ont pas d’obligation parce qu’ils n’ont pas perdu leur monopole. Mais à partir du moment où tu as un acteur qui arrive sur ton marché avec le même produit mais avec une image et une action positive, ta survie est compromise.

"Cette pandémie nous montre que les entreprises sont tout à fait capables de créer de la valeur sociale et non pas seulement économique."

Selon vous, toutes les entreprises doivent intégrer le bien social si elles veulent perdurer?

Mon analyse est que le bien social va devenir incontournable dans tous les secteurs où la différenciation entre produits ou services offerts est faible. Le cas de la marque "C’est qui le patron!? – La marque du consommateur" est très parlant. L’entreprise a des très bons résultats avec son lait notamment. Pourtant, ce n’est pas le gout du lait en lui-même qui fait la différence, mais la démarche de l’entreprise. "C’est qui le patron!?" met le consommateur au cœur des choix stratégique de cette entreprise d’agro-alimentaire. La société connaissait déjà un beau succès avant la crise du Covid-19. Avec le confinement, ses ventes ont fortement progressé. "C’est qui le patron!?" et ses 10.000 sociétaires ont décidé début avril de reverser tous les bénéfices liés à la crise à un fonds de solidarité pour aider les personnes les plus impactées par la crise. Depuis, d’autres groupes de l’agro-alimentaire les ont rejoint. Je pense que de nombreux autres secteurs peuvent suivre, comme la banque, l’assurance, mais pas seulement. Cette pandémie nous montre que les entreprises sont tout à fait capables de créer de la valeur sociale et non pas seulement économique, a fortiori lorsqu’elles concentrent la grande majorité des richesses et que les trésoreries nationales sont asséchées.

Est-ce que vous n’avez pas peur d’être accusé de "coronawashing"?

Pour moi, c’est un faux débat: les initiatives solidaires et sincères venant de tous les secteurs existent et sont aussi essentielles que les moyens débloqués et les mesures prises par l’État pour répondre à la crise. Je rencontre de grands patrons comme celui du groupe hôtelier Accor, Sébastien Bazin, qui font des choses formidables (il diminue son salaire pendant la crise et les actionnaires acceptent d’affecter un quart des dividendes aux employés en chômage partiel ou licenciés, NDLR). Je pense aussi à Headspace, un des leaders de la méditation en ligne. Pendant le confinement, la plateforme offre son abonnement gratuitement à tout le personnel soignant, aux États-Unis, en France, en Grande-Bretagne. Elle aurait pu continuer à faire encore plus d’argent pendant la crise. Mais elle veut faire de sa force quelque chose de positif. Je connais beaucoup d’exemples qui vont dans ce sens. Le Belge Olivier Dumelie qui a dû fermer ses pizzerias mais en distribue gratuitement aux hôpitaux de Bruxelles une ou deux fois par semaine. Il propose aux clients qui commandent une pizza de donner un euro supplémentaire pour offrir une pizza au personnel soignant, avec un mot de la part de celui qui l’offre. Olivier Dumelie ne le fait pas pour avoir du succès, mais ce qu’il fait maintenant aura un écho positif quand il rouvrira.

"Il n’y a pas d’autres voies de sortie que de voir l’économie comme un facteur positif et vertueux. Car le consommateur veut consommer autrement."

Vous pensez que l’on se dirige donc vers une économie plus vertueuse?

Je pense qu’il ne peut pas en être autrement. Il n’y a pas d’autres voies de sortie que de voir l’économie comme un facteur positif et vertueux. Car le consommateur veut consommer autrement. Si tu es un employé, tu espères travailler dans une entreprise qui va porter des valeurs de solidarité. En tant que citoyen, tu accepteras de moins en moins les entreprises qui y dérogent. Nous sommes tous des activistes à notre échelle personnelle, dans nos actes d’achat et pas uniquement dans notre vote. Je pense sincèrement que ceux qui pensent comme cela s’en sortiront. Je ne fais pas de différence entre ceux pour qui cette volonté est innée, c’est-à-dire qu’ils sont nés comme ça, et ceux pour qui c’est acquis car ils ont compris que c’est comme cela qu’ils allaient pouvoir survivre. Nous sommes face à un nouveau monde qui plébiscitera les entreprises qui savent générer des profits mais qui savent aussi en disposer de manière positive et solidaire. Les entreprises ont un rôle considérable pour le bien social. Il est important de comprendre cette complémentarité public-privé.

Comment restez-vous optimiste, alors que le PIB va chuter de manière inédite?

Quand une économie est impactée de cette façon, on s’en sort tous avec des cicatrices supplémentaires. Mais il y a des secteurs d’activités, comme l’agro-alimentaire ou les technologies, qui tirent leur épingle du jeu. Pour les autres, il faut tenter, tester et trouver des solutions. Nous sommes face à un monde où l’avenir nous est inconnu, donc forcément un monde d’entrepreneurs. C’est un monde pour ceux qui vont prendre un peu plus de risques, ceux qui vont tenter des choses nouvelles, un monde où il va falloir comprendre ce que j’appelle les "signaux faibles". Le signal faible est un indicateur de tendances fortes que tu perçois une seconde avant les autres. Pour le percevoir, tu dois être à l’écoute de l’offre et de la demande et très ouvert sur ton écosystème. Tu dois être comme une éponge. Or le monde de demain est déjà là. Je ne suis pas un optimiste béat qui prêche dans le désert. Je suis un optimiste réaliste. L’élan de solidarité que nous observons actuellement est inspirant, tant en termes de ressources mobilisées que de diversité d’actions. Pour les entreprises, cela signifie qu’il y aura toujours une façon de faire preuve de solidarité qui s’adapte à leur modèle économique, quelque soit son secteur, sa taille ou sa performance. Ne pensez-pas que ce monde n’arrivera pas. Il est déjà là, et de manière forte.

Ose ! Tout le monde peut devenir entrepreneur, d’Alexandre Mars aux Editions Flammarion, janvier 2020.

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