chronique

Après le coronavirus, la peste brune ?

Oui, le nouveau monde rêvé peut tourner au cauchemar...

On a beaucoup parlé des conséquences économiques et sociales de la crise que nous traversons. Mais qu’en est-il au niveau politique? Tous les futurs sont bien sûr envisageables. Mais il y a de bonnes raisons de penser que ce sont d’abord les partis populistes, en particulier de droite et d’extrême-droite, qui en sortiront, in fine, renforcés.

Vincent Laborderie

Politologue UCL

La raison en est d’abord à chercher dans la crise économique qui s’annonce. On nous annonce une crise pire que celle de 1929. Or on sait fort bien les conséquences qu’a eues cette crise en Europe durant les années 30. Mais au-delà de l’ampleur de la crise, c’est aussi son caractère socialement inégalitaire qui est, politiquement, extrêmement dangereux.

Dès le début du confinement, on a dit à quel point cette période serait vécue différemment selon que l’on habitait une maison avec jardin ou un trois pièces sans balcon à Charleroi ou Molenbeek. Mais une fois que ce fut dit, qu’a-t-on fait? Aux conditions de vie différente s’ajoutent les inégalités dans la perte de revenus. Les professions intellectuelles sont en télétravail et continuent donc à toucher un salaire plein. Dans le même temps, bon nombre d’employés et d’ouvriers sont au chômage temporaire, avec un salaire amputé de presque un tiers. De ce point de vue, la réouverture plus ou moins rapide des commerces n’est pas seulement un enjeu économique. Il est aussi social et politique.

La réponse à toutes ces questions a jusqu’à présent consisté à dire que l’on émettra des emprunts faire repartir l’économie. Mais c’est un raisonnement doublement limité. D’abord parce qu’il faudra se mettre d’accord sur l’ampleur de la relance entre pays de la zone euro. Or il se trouve que ce sont les pays à l’origine les plus réticents (Allemagne, Pays-Bas) qui ont pris les mesures de confinement les plus légères, et qui donc en souffriront le moins du point de vue économique. Surtout, il s’agit d’une vision exclusivement financière de l’économie.

Validation des thèses populistes

Les entreprises, et en particulier les PME, qui feront faillite à cause du confinement ne ressusciteront pas instantanément grâce à des mesures de relance. Le temps que l’économie redémarre, le risque social et politique est de voir une bonne partie de la classe moyenne inférieure et des classes populaires basculer dans le chômage et la pauvreté. Or ce sont ces catégories populaires déclassées qui ont toujours constitué les soutiens des populistes – que ce soit dans les années 30 en Europe, pour porter au pouvoir Donald Trump, ou pour voter le Brexit au Royaume-Uni.

"On ne peut que s’inquiéter de la facilité avec laquelle les libertés individuelles ont été suspendues face au risque sanitaire. Plus d’un mois après le début du confinement, il semble impossible d’avoir un débat serein sur la proportionnalité de celui-ci."
Vincent Laborderie
Politologue UCL

Au-delà de l’aspect économique, il faut mesurer à quel point la crise que nous traversons peut être interprétée comme une validation des thèses populistes. Le dénuement sanitaire face auquel se sont trouvés les États européens ne décrédibilise-t-il pas la mondialisation? Tous s’accordent à dire aujourd’hui qu’il faut reconstruire une souveraineté abandonnée et assurer une production nationale. On a bien vu que, au pire de la crise, chaque pays ne pouvait compter que sur lui-même. S’ils se taisent encore, les leaders populistes ne se priveront pas, une fois la crise passée, de rappeler que l’on adopte aujourd’hui des solutions qu’ils préconisent depuis longtemps.

En outre, la crise économique qui s’annonce pourra être facilement imputée à l’action (ou à l’inaction) des gouvernements. Les leaders populistes pourront à loisir souligner l’impréparation face à l’épidémie et le caractère tardif des mesures prises, ou bien reprocher d’avoir mis en place un confinement trop destructeur économiquement et socialement. Après tout, la Suède n’est-elle pas en train d’enrayer l’épidémie sans avoir confiné? Dès lors, la popularité dont jouissent actuellement la plupart des dirigeants européens pourrait ne pas résister à la crise économique consécutive au confinement.

Ajoutons que la peur de la contamination constitue un argument rêvé pour fermer définitivement les frontières, en particulier extraeuropéennes. Depuis le Moyen-âge, et l’accusation faite aux juifs de propager la peste, les épidémies ont toujours été l’occasion de stigmatiser un "autre" qui voyage ou ne serait pas assez hygiénique. On ne peut d’ailleurs que s’inquiéter de la facilité avec laquelle les libertés individuelles ont été suspendues face au risque sanitaire.

Dilemme sécurité-liberté

Plus d’un mois après le début du confinement, il semble impossible d’avoir un débat serein sur la proportionnalité de celui-ci. Or le choix du confinement n’est qu’une énième variation autour du dilemme entre sécurité et liberté. Il s’agit aujourd’hui de sécurité sanitaire, mais, si l’on y prend garde, il s’agira peut-être demain de sécurité tout court.   

Bien sûr, le risque de l’arrivée des populistes au pouvoir varie d’un pays à l’autre. En Italie, la messe semble déjà dite. Mattéo Salvini attendait déjà impatiemment de prochaines élections. Avec le sentiment d’un abandon de la part de l’Union européenne qui s’est imposé, on voit mal comment le leader de la Lega et ses alliées d’extrême-droite n’arriveraient pas au pouvoir.

La France apparaît comme un État à la fois central et politiquement fragile. Rappelons que c’est l’un des seuls pays d’Europe où l’exécutif est, dès aujourd’hui, impopulaire. Marine Le Pen se fait discrète. Elle attend probablement que la facture du confinement parvienne aux Français pour réapparaitre. Enfin en Belgique, tout indique que nous aurons de nouvelles élections en automne. En effet, par quel miracle des partis de gauche et de droite parviendraient-ils à s’accorder sur la manière de relancer l’économie et de gérer la facture abyssale du confinement? Il y a alors fort à parier que ce sont les partis qui ne soutiennent pas le gouvernement Wilmès qui profiteraient de cette situation, soit le PTB et le Vlaams Belang.

Si ce scénario catastrophe advenait, la Belgique se trouverait devant le même dilemme que l’Union européenne: la paralysie ou l’éclatement. Alors oui, le nouveau monde rêvé peut tourner au cauchemar.

Voir aussi le blog Belgapolitica.be de Vincent Laborderie

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