Assurer ses revenus, l'autre défi des sportifs en confinement

Joachim Gérard, joueur belge de tennis en chaise. ©BELGAIMAGE

S’entrainer dans son salon, ce n’est pas l’idéal pour un sportif. Mais avec les prize-money qui s’envolent et un marché du sponsoring qui risque de faire la grimace, garder la forme ne sera pas le seul défi à relever des sportifs.

Depuis plusieurs jours, les dons dans le monde sportif se multiplient. Basketteurs, footballeurs et autres athlètes à la renommée mondiale sont nombreux à aligner les chèques pour soutenir la recherche ou simplement assurer le salaire des employés de leur club. Le geste n’inquiétera probablement pas leur banquier. Il ne peut toutefois qu’être salué.

Comme souvent lorsqu’il s’agit de sport professionnel, la lumière est prise par les stars et leurs actions. Les moyens conséquents devraient leur assurer un confinement à l’abri du banqueroute. Et pour les autres? La situation est un poil plus tendue. Aujourd’hui en Belgique francophone, une septantaine de sportifs vivent de leur passion grâce à l’Adeps qui leur assure un salaire.

"Je me dis désormais que je repars déjà pour une nouvelle saison. Il faut recommencer du début. Mes derniers stages n’auront servi à rien."
Alexandra Tondeur
Triathlète belge de longue distance

L’organisme qui dépend de la fédération Wallonie-Bruxelles leur offre un contrat, renouvelé chaque année. Mais pour s’assurer des fins de mois stables, il faut performer. Chaque athlète est reçu une fois par un an pour une évaluation de l’année écoulée. En fonction des objectifs atteints, le contrat est renouvelé. Ou pas. C’est là que cela se complique potentiellement. Privés de compétition au moins pour les prochaines semaines, les sportifs voient les possibilités de se montrer s’envoler peu à peu.

Pour certains d’ailleurs, le coronavirus pointe le bout de son organisme au pire moment. "Mon plus grand objectif de la saison était la compétition de Lanzarote, en mai prochain", explique Alexandra Tondeur, la spécialiste belge des triathlons de longue distance. "On ne recommencera pas avant le mois de juin. Pour moi, c’est au moins une demi-saison de foutue", explique la sportive. Se mettre en évidence sera donc compliqué. "Je me dis désormais que je repars déjà pour une nouvelle saison. Il faut recommencer du début. Mes derniers stages n’auront servi à rien", ajoute-t-elle. 

"L’Adeps est en général assez compréhensive. Ce sont beaucoup d’anciens sportifs et des connaisseurs du milieu qui nous évaluent, ils comprennent bien ce que nous vivons."
Joachim Gérard
Joueur belge de tennis en chaise

La situation n’est forcément pas l’exception. Joachim Gérard, la référence belge en tennis en chaise fait aussi partie des athlètes soutenus. Aussi de ceux qui voient leur agenda se vider. Pour lui, ce sont au moins six tournois qui passent à la trappe. Le sportif préfère néanmoins rester serein. "L’Adeps est en général assez compréhensive. Il y a deux ans, après mon retour de blessure, ma saison fut en dessous des objectifs. Je n’avais pas été pénalisé. Ce sont beaucoup d’anciens sportifs et des connaisseurs du milieu qui nous évaluent, ils comprennent bien ce que nous vivons." Interrogée sur la question, la ministre des Sports, Valérie Glatigny confirme la flexibilité dans les règles de renouvellement. "Le plus bel exemple à ce sujet est notre skieur Armand Marchand. Grièvement blessé il y a quelques années, il a conservé son contrat et notre soutien durant toute sa rééducation. Aujourd’hui, en pleine possession de ses moyens, il réalise des performances incroyables", explique-t-elle.

Salaires maintenus

"Tokyo n’est pas annulé, il est reporté tout comme nos ambitions. Notre volonté d’y briller n’est pas affectée."
Valérie Glatigny
Ministre des Sports

Jeudi, elle a prévenu les athlètes que, pour l’heure, il n’était pas question de toucher au soutien. "Je peux confirmer qu’aucun sportif sous contrat ou sportif disposant d’un statut ne sera impacté en termes de soutien par le coronavirus", précise la ministre. "Tokyo n’est pas annulé, il est reporté tout comme nos ambitions. Notre volonté d’y briller n’est pas affectée."

17
millions €
En Belgique, 17 millions d'euros seront consacrés cette année au sport de haut niveau.

Si la ministre rappelle que 17 millions d’euros seront consacrés cette année au sport de haut niveau, aucune mesure supplémentaire de soutien financier n’est toutefois prévue. Le salaire assuré est forcément une bonne nouvelle mais la comptabilité risque tout de même de faire la grimace en 2020. "Mon sport demande des investissements relativement importants à chaque compétition", explique la triathlète. "Pour Lanzarote, j’avais déjà dépensé environ 12.000 euros en hôtel et déplacement. C’est une somme conséquente pour moi. Actuellement, j’ignore si je pourrai les récupérer un jour." 

Du côté de Joachim Gérard, c’est une petite équipe qu’il faut entretenir. "Nous avons finalement décidé de faire une pause dans les entraînements car ce n’était plus essentiel à 100% de se déplacer et prendre des risques. Une partie de mon encadrement, comme mon kiné, est payé à la séance. Ils devront donc passer par du chômage économique", regrette-t-il. Afin d’assurer ses dépenses, le joueur puisait dans les budgets prévus pour les tournois déjà annulés jusque début juin.

Joachim Gérard, joueur belge de tennis en chaise. ©BELGAIMAGE

Pour s’en sortir, les athlètes ont néanmoins potentiellement d’autres sources de revenus. À commencer par les prize-money et autres primes. Forcément sans compétition, il ne faudra pas miser sur ces rentrées pour les semaines à venir. "Les primes de départ (lorsqu’un organisateur invite un sportif à un événement, NDLR) et celles en fonction du résultat final représentent 30.000 euros de revenu par an. Je vais donc aussi devoir m’en passer d’une partie", explique encore Alexandra Tondeur.

Au niveau du tennis en chaise, les sommes récoltées en tournoi permettent aussi d’avoir des fins de mois plus arrondies. "Certains ne rapportent pas grand-chose mais les plus importants, comme les Grand Chelem, permettent de gagner 20.000 euros en cas de victoire. Comparé aux joueurs de l’ATP ce n’est rien mais pour nous, ce n’est pas négligeable. On sait déjà que le prochain sera au moins reporté. On verra par la suite s’il n y a pas de changement." 

Désertion des sponsors?

"Pour Lanzarote, j’avais déjà dépensé environ 12.000 euros en hôtel et déplacement. C’est une somme conséquente pour moi. Actuellement, j’ignore si je pourrai les récupérer un jour."
Alexandra Tondeur
Triathlète belge de longue distance

Reste sinon le soutien privé, via les sponsors. Mais là non plus, les mois à venir ne s’annoncent pas des plus réjouissants. C’est bien connu, à l’heure de faire des économies, les budgets marketing sont souvent les premiers impactés lorsqu’il s’agit de faire des économies. Une mauvaise nouvelle de plus pour les sportifs. "Deux de mes sponsors financiers sont des très grandes entreprises qui ne devraient pas ressentir un impact direct trop important", espère Alexandra Tondeur. "Pour les autres, c’est beaucoup plus incertain. Nous avons une bonne relation qui dure déjà depuis longtemps. Je ne vais certainement pas leur mettre la pression maintenant. Ils ont probablement d’autres problèmes à régler en interne avant. Mais il est certain que je m’attends à des années difficiles pour démarcher des nouveaux partenaires. Ce n’était pas simple avant, ce le sera encore moins." 

De son côté, le joueur de tennis peut lui compter sur différents contrats signés par son manager. "Pour le moment, je n’ai pas encore reçu de mauvaises nouvelles de sa part. Mais ce sont effectivement habituellement des contrats qui se négocient sur des périodes précises, par exemple, jusqu’au Jeux. Je ne sais pas s’ils seront encore prêts à me suivre pour une année supplémentaire", ajoute Joachim Gérard.

Fanny Lecluyse, la nageuse belge qualifiée pour les JO. ©BELGA

Pour d’autres encore, la décision de l’Adeps était indispensable. Fanny Lecluyse, la nageuse qualifiée pour les JO, ne vit que du soutien communautaire. Pas de sponsors hormis pour ses combinaisons et ses barres énergétiques. Et en ce qui concerne les prize-money? La nageuse laisse un rire s’échapper. "Dans mon sport, cela n’existe pratiquement pas. Le gagnant du championnat de Belgique repart avec 60 euros."

Malgré les incertitudes, les sportifs restent assez sereins par rapport à leur situation. "Je suis sportive de haut niveau, on a l’habitude de faire ça avec des situations compliquées", sourit Alexandra Tondeur. "Pour le moment je ne m’inquiète pas trop", confie, lui, Joachim Gérard. "Je peux m’en sortir sans trop de problème durant les prochains mois. Je ne préfère d’ailleurs pas me plaindre quand je vois les situations d’indépendants ou d’employés déjà au chômage technique. Ma compagne est également infirmière en soins intensifs et vit une situation bien plus stressante que moi en ce moment."

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