interview

"Avec le coronavirus, nous avons pour la première fois respecté l'accord de Paris"

D'après Laurent Testot, on va droit dans le mur. ©©NORMAND/Leextra via Leemage

Le journaliste Laurent Testot a réuni quarante experts pour examiner l'état de la planète. Face au manque de volontarisme, ils brandissent le spectre d'une "sixième extinction".

Dans un ouvrage collectif qui se présente comme un tableau de l’état désastreux de notre planète, le journaliste Laurent Testot et l’expert en risques Laurent Aillet envisagent l'effondrement de notre civilisation. Nous avons rencontré Laurent Testot, qui donne ce jeudi une conférence organisée par l’ULB au théâtre des Brigittines, à Bruxelles.

"Au mois de février, suite au ralentissement de son économie, la Chine a diminué de 25% ses émissions de gaz à effet de serre."
Laurent Testot
journaliste

Il n’est pas question de pandémie dans votre ouvrage. La crise du coronavirus n’est-elle pourtant pas aussi une forme de collapsus ?
Le coronavirus illustre la fragilité de nos systèmes économiques interconnectés. Mais il n’y a pas que cela. Au mois de février, suite au ralentissement de son économie, la Chine a diminué de 25% ses émissions de gaz à effet de serre, soit une baisse de 6% à l’échelle mondiale. Cela signifie que pour la première fois, nous avons respecté la lettre de l’accord de Paris, qui prévoit une baisse des émissions de 6 à 7% par an. Or, au lieu de se réjouir de cette bonne nouvelle, on s’en alarme…

La décroissance, la frugalité, n’est-ce pas un peu triste comme perspective?
Si nous continuons à prélever les ressources naturelles et à émettre des gaz à effet de serre comme nous le faisons, la planète deviendra invivable. On peut d’ailleurs calculer à quel moment ces limites seront atteintes. À ce moment-là, on ne sait pas comment les sociétés vont réagir. Ce qui est certain, c’est que cela se traduira par des tensions majeures. L’ouvrage informe sur ces enjeux afin de pouvoir faire des choix éclairés.

©doc

Le titre de votre livre – "Collapsus" – renvoie à une effondrement généralisé. C’est vraiment cela qui nous pend au nez?
Parmi les théories de l’effondrement, on distingue deux familles. Il y a ceux qui prédisent un effondrement soudain, avec des effets en cascade. Et il y a ceux qui prédisent une érosion, une décadence brouillonne causée par les pénuries de ressources naturelles. Ces pénuries vont entraîner une répartition de plus en plus inégale des richesses. Les actuelles politiques de rigueur en sont déjà une préfiguration. C’est ce qui a donné le mouvement des gilets jaunes.

Sommes-nous trop nombreux sur cette Terre ? Faut-il, comme Malthus, prôner la dénatalité?
Je ne prône aucune solution de cet ordre. D’autant qu’il s’est toujours avéré très difficile d’orienter la démographie par la contrainte. En règle générale, c’est l’enrichissement de la population qui a ralenti la démographie. Le meilleur moyen de faire baisser la natalité en Afrique, c’est de partager nos richesses avec eux. Sans oublier l’éducation des femmes et le planning familial bien entendu.

Le ralentissement de l'économie chinoise suite au coronavirus a permis de réduire drastiquement les émissions de CO2 dans le monde. ©AFP

Les activistes d’Extinction Rebellion sont-ils des exaltés ou des visionnaires?
Extinction Rebellion préconise une résistance non violente face à une situation d’injustice. Leur but n’est pas de bloquer l’économie, ils n’en ont d’ailleurs pas les moyens. Ils veulent avant tout faire passer un message et ouvrir un débat. Je ne suis pas membre d’Extinction Rebellion, mais en d’autres temps, je n’aurais pas exclu d’y adhérer.

À les suivre, ne risque-t-on pas une dérive autoritaire verte?
C’est possible, mais ne rien faire nous mène droit à la catastrophe. Cela fait quarante ans que l’on nous berce avec des concepts de développement durable et de transition énergétique, mais on n’est toujours nulle part. Si une dictature verte doit arriver, elle arrivera spontanément, par exemple avec des mesures de rationnement engendrées par une raréfaction des ressources vitales.

"Depuis quarante ans, nous sommes sur une proportion invariable de 80% d’énergie carbonée et 20% d’énergie non carbonée."
Laurent Testot
journaliste

Des solutions comme la voiture électrique ou la consommation "zéro déchets" apparaissent à vos yeux comme bien futiles…
Depuis quarante ans, nous sommes sur une proportion invariable de 80% d’énergie carbonée et 20% d’énergie non carbonée. On n’a jamais consommé autant de pétrole, de charbon et d’énergie éolienne. Parce que dans une économie dérégulée, il faut toujours plus d’énergie pour couvrir les besoins engendrés par l’argent qui doit être placé. La plus grande capitalisation boursière, c’est Aramco, alors qu’il s’agit d’un secteur condamné à moyen terme.Les investisseurs savent-ils quelque chose que l’on ne sait pas? Ou sont-ils aveugles?

"Un événement naturel extrême pourrait provoquer une faillite du secteur de la réassurance."
Laurent Testot
journaliste

Le monde de l’entreprise prend-il le problème suffisamment au sérieux ?
Les choses bougent. Je reçois de plus en plus d’invitations à parler devant des entrepreneurs. Prenez le secteur de la réassurance: un événement naturel extrême pourrait provoquer une faillite du secteur tout entier. Il est normal qu’ils souhaitent se renseigner.

"Collapsus", ouvrage collectif sous la direction de Laurent Testot et Laurent Aillet, éditions Albin Michel, 350 pages, 19,90 euros

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité