interview

Bernard Delvaux: "Le problème n'est pas qu'on manque d'argent mais qu'on n'a pas de plan!"

Bernard Delvaux, CEO de Sonaca: "On a géré l'urgence, pas trop mal d'ailleurs, mais on n'a pas la suite." ©Dieter Telemans

Bernard Delvaux, le CEO de Sonaca, observe que les pays voisins se bougent pour sortir de la crise par le haut. Et chez nous? "Il ne faut pas attendre un gouvernement pour préparer un plan de relance."

Wouaw! Quand il a découvert, il y a quelque jours, le plan français de relance pour l’aéronautique, le CEO de Sonaca Bernard Delvaux a eu comme un flash. "C’est exactement ce genre de plan qu’il nous faut!"

Ce genre de plan? "L’objectif est de rendre cette industrie, stratégique pour la France, plus forte dans cinq ans. Ce plan est remarquable parce qu'il est rapide, structuré, coordonné et complet. On y trouve du soutien à la liquidité par des prêts à court terme, des prises de participation, des mesures pour la consolidation des fournisseurs en difficulté, un support très important à la recherche et développement pour développer en France l'avion du futur, plus vert, des commandes anticipées de l'armée et on a même pensé à la mobilité des compétences pour les mobiliser là où c'est nécessaire pendant cette période compliquée. Tout y est."

"Le problème n'est pas qu'on manque d'argent mais qu'on n'a pas de plan de relance!"
Bernard Delvaux
CEO de Sonaca

Et c'est bon pour la Belgique?

Cela peut nous aider indirectement. Par exemple, le soutien annoncé à Air France - KLM est une bonne nouvelle pour Airbus et donc pour la Sonaca, qui fournit Airbus. Mais cela peut aussi nous inquiéter parce qu'il y a un grand risque de protectionnisme. Si la France injecte des fonds publics importants dans le développement de la prochaine génération d'avions Airbus, comment imaginer qu'on nous en confiera la production, plutôt qu'à une entreprise française?

Par ailleurs, ce plan français fait réagir les autres grands pays européens. L'Allemagne prépare son plan, le Royaume-Uni aussi. Le risque de protectionnisme va donc se démultiplier. Il faut agir chez nous aussi, en Belgique. Je ne dis pas cela pour Sonaca: pour nous c'est réglé, nous sommes parés. Par contre, je vois un risque pour l'aéronautique wallonne et belge, si le protectionnisme s'installe chez nos voisins et si on ne fait rien.

La force de frappe de ces États est grande, que peut la Belgique?

L'aéronautique et la défense sont un pôle d'excellence, en particulier en Wallonie où c'est une industrie structurante. Le modèle français peut nous inspirer, notamment sur la prise en charge de la recherche et développement que nos entreprises ne pourront plus assurer à court terme, faute de moyens. Une réflexion serait bienvenue.

Elle n'a pas lieu?

Elle démarre parmi les industriels.

"Dans quels secteurs clefs veut-on agir? Et dans chaque secteur, quelle est la manière la plus efficace d'agir? Définir un plan, c'est la clef."

Et chez les politiques?

La question fondamentale est: comment le pays doit-il réagir à la crise? Au-delà de mon secteur, je vois que le ralentissement économique touche beaucoup d’activités. On retrouvera en 2022 – peut-être – le niveau de richesse de 2019. Autant dire que la crise est profonde. Certains espèrent qu’elle aura moins d'impact que celle de 2008, moi je crains, au contraire, que ce soit beaucoup plus grave. Ce n'est pas pour rien que les grands pays se bougent pour relancer la machine économique. Or, l’économie fonctionne à la confiance. C’est pourquoi un plan de relance est indispensable, chez nous aussi.

Avec quels moyens?

La question du coût n’est pas primordiale, car, sans relance, les rentrées fiscales pour l’État seront de toute façon plus faibles. La question fondamentale est: quel est le plan? Dans quels secteurs clefs veut-on agir? Et dans chaque secteur, quelle est la manière la plus efficace d'agir? Définir un plan, c'est la clef.

Il faut augmenter les dépenses publiques?

Pas les dépenses publiques, mais les investissements publics productifs. En Belgique, ce ne sont pas les domaines sous-équipés qui manquent. On doit moderniser notre justice et son infrastructure, on doit moderniser notre enseignement et son infrastructure, il y a beaucoup à faire pour notre mobilité. Et cætera. Bref, il y a beaucoup de place pour des investissements productifs. Mais cela doit partir d’un plan.

La suite logique est la suivante: partir d'une ambition et d’objectifs à long terme, que l’on traduit ensuite en actions concrètes. La question des ressources financières ne vient qu’après. Il faut d’abord un plan – "que veut-on faire?" – mais ce plan, on ne l'a pas. On a géré l'urgence, pas trop mal d'ailleurs, mais on n'a pas la suite.

"Il ne faut pas espérer qu'en mettant six, sept, huit partis autour de la table, cela va déboucher sur un plan de relance bien conçu, coordonné et complet."

C'est pour cela qu'il faut un gouvernement avec une large majorité, fait-on valoir au niveau fédéral...

J'ai un problème avec cette approche. Il ne faut pas attendre un gouvernement pour préparer un plan de relance. La future majorité décidera du plan, elle lui donnera une couleur plutôt de gauche ou plutôt de droite, OK. Mais rien n'empêche de préparer le plan dans tout ce qu’il a de complexe, de technique, de chiffré et de coordonné avec les Régions. Ce travail préalable, il n'y a aucune raison de ne pas l'entamer dès maintenant. Il faut, pour cela, faire appel aux académiques et aux experts, comme on l'a fait sur le plan sanitaire. Mais il est important, selon moi, de dissocier le temps de la préparation et le temps de la décision politique.

Un plan de relance, ce n'est pas une liste de mesures. Il ne faut pas espérer qu'en mettant six, sept, huit partis autour de la table, cela va déboucher sur un plan de relance bien conçu, coordonné et complet. On tombera dans l'anecdotique, il manquera le sens des priorités, la vision globale. Quant à l’autre option politique, à savoir de nouvelles élections, cela ne va certainement pas simplifier, ni accélérer la dynamique. Or, on ne peut pas rester des mois et des mois sans prendre de décisions importantes. Il faut une réflexion préalable pour alimenter la décision politique.

Vous rêvez tout haut, Bernard Delvaux?

Mais bien sûr! Je rêve tout haut, depuis quelques années d'ailleurs, qu'on va lancer des projets basés sur des ambitions et des objectifs. Et je me dis que les événements des derniers mois rendent cela encore plus nécessaire. On a bien vu que la façon dont on fonctionne ne nous permet pas d'être efficace dans la prise de décision. Ce serait dramatique de ne pas revoir notre mode de fonctionnement, car les autres pays avancent et prennent des mesures qui vont les renforcer, c'est-à-dire nous affaiblir.

"À force de se dire que, de toute façon, les décisions se prennent ailleurs, on a laissé à d'autres le soin de décider de notre avenir."

On entend: l'économie belge est petite et ouverte, les mesures prises en Allemagne et chez nos grands voisins ont plus d’impact que les nôtres...

C'est vrai, mais partiellement. C’est vrai que, quand, par exemple, l'État allemand soutient Lufthansa, c’est un plus pour Airbus, et donc indirectement pour Sonaca. Idem quand la France soutient Air France-KLM. En revanche, si les grands pays rapatrient chez eux la R&D et la production, nos exportations vont s'en ressentir. 

Donc, ne pas trop compter sur les autres?

Compter passivement sur les autres, c'est ce qui a conduit la Belgique à avoir de moins en moins de grandes entreprises à ancrage local. À force de se dire que, de toute façon, les décisions se prennent ailleurs, on a laissé à d'autres le soin de décider de notre avenir et, finalement, on se retrouve avec peu d'entreprises dont le centre de décision est en Belgique. Or, quand le centre de décision est ailleurs, l'empathie pour les activités locales est faible. 

Ceci dit, la Belgique n'a ni la santé financière, ni la surface d’un pays comme l’Allemagne...

La question du financement a son importance, mais il ne faut pas bloquer là-dessus. D'ailleurs, les contraintes budgétaires européennes se sont relâchées avec la crise, certaines dettes pourraient même être effacées. Le problème n'est pas qu'on manque d'argent mais qu'on n'a pas de plan de relance!

"C'est le moment de se demander comment faire évoluer une mécanique institutionnelle, qui n'est plus en ligne avec les besoins d’aujourd’hui."

Et dans tout ça, que peut la Wallonie?

Il est vrai que, dans les matières socio-économiques, beaucoup dépend encore du Fédéral: fiscalité, charges sociales, réglementation du travail, etc. Ceci dit, un plan régional "Get up Wallonia!" a été annoncé, j’espère qu’il démarrera vite, et ce, sur deux dimensions: comment favoriser la relance économique wallonne, mais aussi quels projets la Wallonie veut-elle défendre devant le Fédéral et devant l'Europe? L’un ne va pas sans l’autre.

Ce pays a-t-il un problème de leadership?

La Belgique a incontestablement un problème de capacité à décider. Comme il n'y a pas de hiérarchie entre les niveaux de pouvoir et que notre système particratique est de plus en plus fragmenté, oui, il est devenu très compliqué de décider. En général, cela finit par le plus petit commun dénominateur. Ce n’est pas très ambitieux.

Dans un contexte de transformation importante et forcée, comme aujourd'hui, on aurait besoin de leadership et de décisions rapides, mais il faut bien constater que ça ne fonctionne pas. C'est le moment de se demander comment faire évoluer une mécanique institutionnelle, qui n'est plus en ligne avec les besoins d’aujourd’hui. Il serait bon, aussi, qu'un leadership individuel se manifeste, avec la volonté de dégager des ambitions communes, des objectifs communs. 

Cela revient à demander au système qu'il se remette lui-même en cause...

Ce n'est pas simple, on est d’accord. C'est une source d'incertitudes et de risques. Mais il le faut, incontestablement.

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