interview

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre: "Le virus est moins un phénomène biologique que de civilisation"

©Frédéric Pauwels / HUMA

Selon le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, "on peut s'attendre à une nouvelle épidémie d'ici deux ans" si on ne met pas fin à la "consommation excessive".

Dans son dernier livre*, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, qui a popularisé le principe de résilience, montre l’influence déterminante de notre environnement naturel sur notre croissance et notre vie. Il fait le point sur la crise actuelle et estime que " le virus nous oblige à changer de civilisation. "

Ce virus, qui fait désormais partie de notre environnement, va-t-il laisser des traces à plus long terme sur notre manière de vivre ?

Comme tous les virus, il va finir par être contrôlé. Mais la catastrophe qu’il provoque va induire un changement au niveau du vivre ensemble et au niveau des relations. Il va falloir apprendre une nouvelle manière de vivre ensemble. Un virus, ce n’est presque rien sur un plan biologique. Les virus existent dans la nature et, quand il n’y a pas d’êtres humains, pas de civilisation, ils disparaissent en quelques jours. C’est donc nous qui favorisons la création de virus, à travers la consommation excessive, nos méthodes d’élevage et d’agriculture intensifs. Nous avons permis au virus de proliférer et nous favorisons sa circulation avec nos modes de transports ainsi qu’avec le commerce mondial. Le virus est moins un phénomène biologique qu’un phénomène de civilisation. C’est notre civilisation qui a produit le virus. Nous avons donc créé un environnement qui nous détruit. Cette catastrophe actuelle nous oblige à changer de civilisation.

"Si on remet en place la même civilisation, c’est-à-dire cette production sans limites qui favorise l'émergence de virus, il faut s’attendre à une nouvelle épidémie d'ici deux ans."

Mais comment ?

On peut éviter de reproduire les mêmes erreurs. Vivre dans une culture qui fabrique moins de virus et en transporte moins, c’est possible. Depuis deux générations, nous n’avions plus vécu d’épidémie majeure. Nous avons cru, à tort, que nous étions à l'abri. Si on remet en place la même civilisation, c’est-à-dire cette production sans limites qui favorise l'émergence de virus, il faut s’attendre à une nouvelle épidémie d'ici deux ans. Et il faudra tout recommencer : la recherche clinique et vaccinale, la thérapeutique, etc. Nous sommes donc contraints de changer, comme c’est le cas après chaque épidémie.

"Les psychiatres ont signalé dès le début que le confinement était une protection physique, mais aussi une grande agression psychique."

L’épuisement psychologique au sein de la population suite aux mesures de confinement et de restriction des libertés se fait plus en plus sentir. C’est votre constat également ?

Les psychiatres ont signalé dès le début que le confinement était une protection physique, mais aussi une grande agression psychique. Nos gouvernants en ont-ils tenu compte ? Oui, je pense. Ont-ils pris les décisions adéquates ? Probablement non.

Pourquoi ?

Parce qu’ils se sont retrouvés devant un choix impossible. Continuer le confinement, c’est éviter la propagation du virus, mais c’est aussi accroitre les troubles psychiques au sein de la population. Ces troubles sont dus au confinement bien évidemment, mais aussi à tout ce que provoque ce virus : des ruines personnelles, financières, commerciales, etc. Les gouvernements ont pris les décisions les plus urgentes et, ce faisant, ils provoquent une augmentation des troubles dépressifs et anxieux.

Notamment chez les jeunes… Ce sont actuellement les plus touchés, selon vous ?

L’adolescence est une période sensible et décisive dans la vie d'un individu. C’est le moment de quitter sa famille pour devenir indépendant. Or, aujourd’hui, les jeunes ne peuvent pas réaliser cela. Ils vivent donc dans un cadre d’oppression. La première manifestation psychique du confinement a d'ailleurs été la violence familiale et conjugale. Par ailleurs, étant donné que cette situation perdure, on observe aussi la rechute des psychotiques, qui ne peuvent plus être suivis correctement. De manière générale, on voit apparaître des troubles psychiques dans toutes les couches de la population, mais la catégorie d’âge la plus touchée, c’est l’adolescence. La situation est très grave. Les jeunes disposent de quelques années pour se mettre sur orbite sociale, affective et amicale. Le confinement les en empêche. Il représente donc une entrave sociale qui abime psychologiquement la socialisation des jeunes. Les enfants pourront rattraper leur retard, pas les adolescents.

"Aujourd’hui, les études montrent que 40% des jeunes souffrent de dépression et d’anxiété. C’est une catastrophe. Si le confinement dure, on va massacrer cette catégorie d’âge."

Très concrètement, combien de temps pouvons-nous encore tenir dans ces conditions, selon vous?

Nous ne tenons plus, particulièrement les jeunes. Dans un pays en paix et dans un cadre familial sain, on estime qu’il y a 12 % de jeunes qui dépriment habituellement.  Aujourd’hui, les études montrent que 40% des jeunes souffrent de dépression et d’anxiété. C’est une catastrophe. Si le confinement dure, on va massacrer cette catégorie d’âge. Plus cette situation perdure, plus le pourcentage va être important. Nous allons dépasser ce chiffre de 40 %. Certains adolescents vont décrocher pour toute la vie.

"On estime que la vie vaut plus que l’argent. Auparavant, on disait exactement le contraire."

Notre rapport à la mort a-t-il changé?

Aujourd'hui, en France, on approche du chiffre de 85.000 morts dû au Covid, c'est-à-dire l'équivalent du nombre de morts liés à la consommation de tabac. On n’a pas ruiné la planète pour en finir avec les méfaits de la cigarette, de même qu'on accepte 12.000 morts par an et de très nombreux blessés dans les accidents de la route. On tolère cette situation en prétextant qu’il s’agit des aléas de la vie moderne.

Aujourd’hui, dans le cadre de cette pandémie, on n'accepte plus la mort, la mort des personnes âgées notamment. C’est la preuve d’un virage éthique dans notre culture. Il n’ y a pas si longtemps, on laissait tout simplement mourir les personnes âgées. Quand il y avait des épidémies, on n’hésitait pas à tuer des gens pour limiter la propagation. Maintenant, on met à l’arrêt la planète pour retarder la mort, car on estime que la vie vaut plus que l’argent. Auparavant, on disait exactement le contraire. Ce virage éthique, hélas, on ne l’a pas encore réalisé pour les adolescents et les jeunes…

Vivons-nous aussi un virage hygiéniste ?

Oui, mais ce n'est pas neuf. La première fois que l'humanité a pris un virage hygiéniste, c’était au 19e siècle. À cette époque-là, les médecins soignaient peu, mais une logique hygiéniste s’est mise en place et a augmenté l'espérance de vie. Avant, un bébé sur deux mourrait dès la première année. Jusqu’à la moitié du 19e siècle, les femmes mourraient énormément en couche. Leur espérance de vie était très faible. Lorsqu’il y a eu plus d’hygiène dans les maternités, la mortalité maternelle a considérablement diminué. C’est la même chose concernant l’alimentation : lorsque les aliments ont été mieux contrôlés, l’espérance de vie a aussi augmenté. Les vaccins ont eux aussi bien sûr contribué à encore accroitre l’espérance de vie. Cet hygiénisme a bouleversé la condition humaine. 

"Les gens qui parlent de dictature sanitaire sont les premiers, lorsqu'ils sont malades, à se soumettre à la médecine pour guérir."

Mais que répondez-vous à eux qui estiment que nous vivons dans une dictature sanitaire ?

On peut toujours refuser de se soigner, bien sûr. Mais les gens qui parlent de dictature sanitaire sont les premiers, lorsqu'ils sont malades, à se soumettre à la médecine pour guérir. Aujourd'hui, certains voudraient être en bonne santé sans subir de contrainte. C’est une attitude d’enfant gâté. Dans le cadre de la pandémie actuelle, refuser de se soigner et de se protéger équivaut presque à un homicide involontaire.

"On découvre aujourd'hui que l’excès de liberté mène à la pathologie."

Nous allons devoir en quelque sorte réapprendre la liberté lorsque nous serons sortis de cette crise? Va-t-il falloir apprendre à vivre en limitant nos libertés ?

Jusqu'ici, on pensait que nos libertés n'avaient pas de limite. On découvre aujourd'hui que l’excès de liberté mène à la pathologie. C’est l’excès de consommation et de déplacements qui ont conduit à la situation actuelle. À l’avenir, on ira plus passer un week-end en Thaïlande. Les déplacements vont se restreindre. Après une catastrophe naturelle, un tremblement de terre ou une épidémie, vient généralement une révolution culturelle. C’est une nouvelle hiérarchie des valeurs qui va se mettre en place suite à cette pandémie.

*Les âmes et les saisons. Psycho-écologie, Boris Cyrulnik, Éditions Odile Jacob, 304 p., 22,90 €

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