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interview

Bruno Colmant: "Nous allons surmonter ce choc économique"

Bruno Colmant: "Il ne faut pas fermer la bourse. Cela ne ferait qu'accentuer le stress." ©Kristof Vadino

Ce qu’il faut comprendre, indique Bruno Colmant, c’est que nous sommes en quelque sorte dans une situation de guerre économique. Et cela justifie des mesures fortes. Sur le plan boursier, le CEO de Degroof Petercam conseille aux investisseurs de faire le gros dos.

Avec Jacques Attali, invité récemment par Degroof Petercam, vous avez déclaré que l’on devait se préparer à une crise pire encore qu’en 2008. Est-ce le cas de la crise actuelle?  

Ce que nous avons évoqué, c’est une crise dans une perspective de 5 ans. Jacques Attali soulignait que le monde est arrivé dans une situation telle en matière d’inégalités et d’endettement, qu’un ajustement important est inévitablement appelé à se produire. Mais on ne voyait pas cette crise arriver aussi rapidement. La crise actuelle est de nature sanitaire. Et de manière un peu paradoxale, cette crise va peut-être précisément empêcher ce que Jacques Attali et moi avions prévu.

Cette crise va nous inciter, en effet, à refonder la solidarité et à repenser les déficits budgétaires et la création monétaire. Ce qui pourrait créer des États beaucoup plus sociaux, capables d’apaiser ces tensions extrêmes en matière d’inégalités liées au néolibéralisme. Dès lors, ce qui se passe aujourd’hui constitue donc peut-être une partie de la solution.    

Cette crise liée au coronavirus est assez violente sur tous plans. Se dirige-t-on vers une récession généralisée?

Oui, c’est évident. Mais cette récession pourrait ne pas être trop longue. Je pense que le choc pourrait être extrêmement violent comme en 2008-2009. Mais à un moment donné, la situation devrait se stabiliser.

En revanche, on pourrait vivre une déflation, avec une baisse des prix généralisée. C’est propre aux chutes boursières, quand on commence à vendre des actifs financiers de plus en plus rapidement, la baisse des prix s’auto-entretient. Ceci m’inquiète peut-être davantage que la récession. Quoi qu’il en soit, une situation de récession ou de déflation reste surmontable. Les États peuvent laisser gonfler les déficits budgétaires et s’endetter. Et cela peut être financé par la création monétaire.

Il ne faut surtout pas fermer la bourse, ce serait la pire des choses.

Comment appréhender la réaction des banques centrales? La Federal Reserve américaine a réagi de manière très énergique. Mais la réaction des marchés boursiers n’a pas été favorable, loin de là. 

Je pense que les deux éléments doivent être dissociés. Les marchés boursiers réagissent à la peur globale de récession et de déflation. Dans le contexte d’une crise sanitaire, les banques centrales ne peuvent apporter qu’une réponse partielle. Les banques centrales ont mis en œuvre ce qui était nécessaire mais cela n’est pas suffisant pour faire monter les marchés. Ce qui pourrait faire monter les bourses, c’est une perspective de sortie de la crise sanitaire. Ce qui arrivera à un certain moment.

Par ailleurs, aujourd’hui, la marge de manœuvre des banques centrales se réduit puisque les taux d’intérêt américains sont désormais à zéro. À moins de rentrer dans un univers de taux négatifs, comme la BCE.   

L'indice Bel 20 a perdu 40% en quelques semaines, c’est énorme. Ne faudrait-il pas fermer les bourses, le temps que l’épidémie se tasse? 

Il ne faut surtout pas fermer la bourse, ce serait la pire des choses. J’ai été confronté à cette question en 2008 lorsque je dirigeais la Bourse de Bruxelles. Il ne faut jamais fermer les marchés parce qu’il s’agit d’assurer la liquidité des transactions. Le prix en bourse doit se former tous les jours, que ce soit vers le haut ou vers le bas. Si on bloque le négoce des valeurs mobilières, cela créerait un stress qui ne ferait qu’aggraver la situation. Cela ne ferait que reporter le problème lorsqu’on rouvre les marchés. C’est comme vouloir mettre une écluse dans un cours d'eau qui commence à déborder. Il faut absolument laisser l’eau s’écouler.

La Bourse de New York avait pourtant fermé plusieurs jours lors des attentats du 11 septembre...

La situation était différente. Il y avait un problème technologique parce que la bourse n’était pas accessible. Et cela n’a duré que quelques séances.

Si on bloque le négoce des valeurs mobilières, cela créerait un stress qui ne ferait qu’aggraver la situation.

Y a-t-il actuellement des tensions sur les marchés monétaires et interbancaires?

Non, et cela montre que les banques centrales jouent bien leur rôle.  

Avez-vous déjà vécu une crise pareille? Ressemble-t-elle à d’autres crises?  

Cette crise n’est pas de nature financière, elle est d’abord sanitaire. Le parallèle économique que l’on pourrait faire est la période des premiers temps de guerre, comme en 1940. Car on assiste à une paralysie quasiment complète de l’économie.

Les banques sont malmenées sur les marchés boursiers. Doit-on être inquiet pour le secteur bancaire en cas de faillites d’entreprises?  

Je ne suis pas trop inquiet. Les banques traditionnelles pourraient subir un choc de crédit important, mais comme elles sont extrêmement proches des banques centrales, elles vont pouvoir être refinancées. Elles obtiendront les liquidités dont elles ont besoin. Elles pourraient même travailler avec des capitaux propres négatifs pendant un certain temps si cela s’avère nécessaire. Le problème ne sera donc plus la solvabilité mais la liquidité. Et cette dernière sera assurée par les banques centrales. Sur ce plan, je suis beaucoup moins inquiet qu’en 2008. À noter que ceci ne concerne pas Degroof Petercam en tant que banque d'affaires. 

Avec cette crise actuelle, la mondialisation est-elle remise en question?

Oui, la mondialisation est remise en question car on a oublié le rôle des États, on les a disqualifiés. On peut se réjouir des effets de la mondialisation mais il est nécessaire d’avoir dans le même temps des États stratèges qui sont capables d’assurer la répartition des richesses. C’est d’ailleurs le sujet de mon prochain livre.

Il ne faut pas vendre pour le moment. C’est ce que nous disons à notre clientèle.

Quelles sont les implications de cette crise pour les taux d’intérêt?

Ils vont rester bas encore très longtemps. Pendant des années. Et je n’exclus pas que les taux deviennent négatifs aux États-Unis.  

Que peut-on conseiller à l’investisseur sur les marchés boursiers?

Il ne faut rien faire pour le moment. Et éviter les réactions de panique. On doit partir de l’idée qu’une solution sera trouvée à cette crise. C’est un choc très violent mais temporaire. Même si certains virologues affirment qu’on pourrait avoir un effet de retour, avec une deuxième vague de virus en 2021, comme ce fut le cas avec la grippe espagnole en 1918.

Dans les conditions actuelles, il ne faut pas vendre. C’est ce que nous disons à nos clients. Je constate d’ailleurs une grande tempérance de la clientèle face à la situation actuelle. 

Avec la chute actuelle, existe-t-il des opportunités d’achat sur les marchés?

C’est un peu tôt pour le dire. Je pense que nous ne sommes pas encore dans le paroxysme de la crise sanitaire  

Sophie Wilmès représente la synthèse des compétences du chef en temps de crise.


Comment jugez-vous la réaction des autorités belges face à la crise?

Sophie Wilmès représente la synthèse des compétences du chef en temps de crise. Elle maîtrise l’art du commandement que j’avais appris comme officier de réserve. Elle a réussi ce tour de force extraordinaire d’avoir agi de manière décisive et de forger un consensus.

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Mais on peut se demander si la Belgique, malgré ses 9 ministres de la santé, était bien préparée à une crise sanitaire. On a morcelé les responsabilités en matière sanitaire alors qu’une crise majeure demande de concentrer la vision. Cela méritera un débat. Je rappelle l’obstination, il y a un an, de limiter les numéros Inami. Quelle inconscience! Heureusement, nous avons un corps médical de très grande qualité, un des meilleurs au monde.

Plus fondamentalement, je pense que notre configuration sociopolitique est appelée à complètement changer en Belgique comme en Europe. On va redécouvrir les vertus de l’État social et les bénéfices de la gratuité de nombreux biens publics.

Cela veut-il dire que l’on peut laisser filer les déficits budgétaires?

Oui, complètement. Il faut suspendre les traités européens qui n’ont plus aucune pertinence pour le moment. Car il faut mettre en place une relance keynésienne, qui porte à la fois sur les investissements et les dépenses sociales. Le déficit peut grimper mais ce n’est pas un gros problème car il est financé par la dette à taux négatifs. Ce qu’il faut comprendre, c’est que nous sommes en quelque sorte dans une situation de guerre économique. Et cela justifie des mesures fortes de mobilisation économique.

À titre personnel, avez-vous pris des mesures de précaution face au coronavirus? Vous faites du télétravail?

Personnellement, je suis présent à la banque mais je peux également travailler à distance. La règle chez nous est que les personnes doivent rester chez elles et travailler à distance si c'est possible. Seul le personnel affecté à des fonctions critiques peut venir à la banque, si ces personnes veulent venir travailler. Sachant qu'elles peuvent aussi effectuer du télétravail. 

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