interview

Bruno Wattenbergh: "Cette crise, c'est un peu comme si on s'était pris 3 ans d'accélération en 2 mois"

Bruno Wattenbergh a payé un lourd tribut au Covid-19. ©Dieter Telemans

Bruno Wattenbergh, ambassadeur de l’innovation chez EY et prof de stratégie à Solvay, la modification des valeurs amorcée avant la crise va s’intensifier. Mais selon lui, "il n’y aura pas de big bang ou de réelle révolution dans nos manières de vivre et de consommer".

C’est une gentille maison située dans une gentille rue où les voitures font du 5 km/h et dans laquelle les voisins jettent sporadiquement un œil dans les jardins des autres pour vérifier que tout va bien. Ici, rien ne distingue vraiment la maison de Bruno Wattenbergh des autres, rien sauf sa voiture – sorte d’hybride de course ou de compétition – qui suçote tranquillement l’électricité à la porte du garage. C’est Madame – "Appelez-moi Agnès" – qui nous accueille par un sympathique "Ne vous en faites pas, nous avons tous été malades dans cette maison", et d’expliquer – en traversant la chambre du fils pour rejoindre le jardin – qu’elle travaille dans une maison de repos et que les gens ne se rendent pas compte à quel point "c’est loin d’être fini".

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré? "Une grenadine eau pétillante. Et une fois par mois, un verre de vin liquoreux, j’en ai une belle petite collection."
  • A table? "Toujours de l’eau, plutôt Bru."
  • Dernière cuite? "Lorsque je terminais 3e au Roi des Bleus à l’ULB en 1988, une fille a dû me ramener chez moi, j’ai raté l’occasion tellement j’étais malade."
  • A qui payer un verre? "A R. M. Rilke, pour discuter du parallèle entre 'Lettres à un jeune poète' et l’entrepreneuriat. Les gens confondent trop souvent le rêve et le fantasme; la différence c’est que pour un rêve, il faut être prêt à en payer le prix pour le réaliser, sinon c’est un fantasme."

Sur la terrasse, deux grands garçons prennent le soleil dans des transats, pour l’apéro tout le monde s’y est mis, recevoir, chez les Wattenbergh, c’est un sport d’équipe. Sur la table, légumes bio, tzatziki, houmous et des blinis "hyper faciles à faire, on vous donnera la recette" et tout est fait "maison". Il avait prévenu, lui ne boit pas, et il ne fume pas. "Sauf une fois par mois un verre de vin liquoreux", ce soir un muscat beaumes-de-venise dont il n’est pas peu fier et qu’il sert dans des tout petits verres. Bruno est en bermuda, Agnès en robe à fleurs, le chien "Penny", lové aux pieds du photographe; ne manque que le barbecue et l’on se croirait presque chez des amis un samedi soir.

"Il n’y aura pas de big bang ou de réelle révolution dans nos manières de vivre et de consommer."

Ambassadeur de l’innovation chez EY et prof de stratégie à Solvay, c’est en pédagogue que Bruno Wattenbergh nous explique que ce seront les start-ups et les PME qui passeront le plus à la trappe. Quant aux secteurs, certains comme le fret, la logistique et les télécoms rebondiront bien, les marchés de niche liés aux nouveaux modes de travail se développeront très bien mais soyons clair, "il n’y aura pas de big bang ou de réelle révolution dans nos manières de vivre et de consommer, même si chez une partie de la population, la modification des valeurs amorcée avant la crise va s’intensifier. Cette crise, c’est un peu comme si on s’était pris 3 ans d’accélération en 2 mois".

"Ce sera au consommateur de décider, est-ce qu’il sera d’accord de payer plus cher pour vivre en circuit court?"

Le retour au local, il y croit sans toutefois miser toutes ses cacahuètes dessus. "Ce sera au consommateur de décider, est-ce qu’il sera d’accord de payer plus cher pour vivre en circuit court?". Quant à l’horeca, certes il y a la question des cafés mais quid des restaurants et des snacks situés au pied des bureaux, qui vivent sur les chiffres des lunchs et du midi? "Si ces zones se vident, qui va investir? Les bureaux ont déjà stoppé net les investissements de relocalisation et avec le télétravail qui s’intensifie, la situation sera encore bien pire".

Chez EY, on a commandé des études et aux différents scénarios, eux ont choisi celui du pire "certains parlent de reprise en L, d’autres en V, nous pensons plutôt que la reprise sera en W", à savoir down du confinement, reprise avec le déconfinement, redown avec un reconfinement, etc..Parce que oui, lui le pense, le risque est réel de reconfiner en octobre. Quant à la fin du film d’horreur, difficile d’imaginer un happy end avant juin de l’année prochaine.

"Le seul mérite du Covid, c’est la prise de conscience de la nécessité d’une économie performante et d’une sécurité sociale forte."

Et c’est au rythme des échanges de ping-pong des voisins que Bruno a descendu son verre, le photographe, lui, siphonne le sien en pliant bagage. "Le seul mérite du Covid, c’est la prise de conscience de la nécessité d’une économie performante et d’une sécurité sociale forte", explique-t-il en piochant dans les radis. Pas évident à concilier là où les partis reprennent sur leurs traditionnels fonds de commerce alors que seule une vision globale permettrait de nous en sortir.

"C’est la fin de la Pax Romana, chacun est retourné dans son rôle."

"C’est la fin de la Pax Romana, chacun est retourné dans son rôle", observe-t-il en tapant à présent dans les carottes. Quant à un retour aux urnes, l’homme rappelle – sourire en coin – que "la dinde ne vote jamais pour Noël". Attaquant à présent le tzatziki à coups de blinis au fenouil, le prof ajoute que la seule solution pour nous en sortir serait que l’économie fonctionne super bien.

"En soi, une grande dette n’est pas un problème si la croissance suit, mais pour ça les entreprises devront être très compétitives. On oublie complètement qu’au-delà de la question du coût des salaires, la compétitivité dépend tout autant de la capacité d’innovation des entreprises que de la formation de ses travailleurs". À l’entendre, on semble en être bien loin mais ce qui est certain c’est que "si on veut une bonne Sécu, les entreprises devront être ultra-compétitives".

5 dates clés
  • 1989: "La mort de ma mère. Nous ne voulions pas voir que la maladie allait gagner, je ne lui ai donc pas dit tout ce que j’avais encore à lui dire."
  • 1990: "Notre mariage avec Agnès, on s’est rencontrés durant nos études, il y a plus de 30 ans."
  • 1994: "La naissance de Rémy et Sam (1997). Depuis leurs naissances, toutes les décisions de ma vie ont été prises en fonction d’eux."
  • 1998: "Ma filleule se noie dans la piscine en vacances. Grâce à des cours de secourisme que j’avais suivis, je parviens à la réanimer alors qu’elle était en arrêt cardiaque."
  • 2013: "Le décès de ma grand-mère, à 99 ans; elle était comme une mère pour moi et ma famille."

 

Quant au recours à l’épargne privée, comme l’a annoncé la Flandre, c'est "une excellente idée! Même s’il est plus facile pour un Flamand de croire en son économie, question de culture, question de géographie surtout. Dans les vieux bassins industriels, force est de constater que le travail est encore perçu comme un instrument de torture. Travail, du latin tripalium", s’empresse-t-il alors de préciser et d’ajouter: "Ce n’est pas que la Wallonie, regardez le Limbourg, rien à voir avec le Brabant wallon qui lui ne cesse de performer".  

Avant de le quitter, nous lui demandons ce qui lui a le plus manqué durant le confinement. Sa réponse est simple, la santé. Une semaine sans pouvoir sortir de son lit, 8 kilos et un tiers de sa capacité pulmonaire en moins, sans oublier les lésions, dont certaines irréversibles, c’est le lourd tribut qu’il a payé au Covid pour s’en sortir. Maintenant, quant à ce qu’il espère: "surtout de bons résultats à mon prochain scanner". Mais pour l’heure, le dîner est prêt et Agnès son épouse l’attend sur la seconde terrasse, perchée au-dessus du jardin.

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