interview

"Ce n'est pas le moment d'être à l'achat sur les marchés"

Selon Vincent Juvyns (JPMorgan Asset Management), tant que le pic de l'épidémie n'a pas été atteint, il vaut mieux ne pas compter sur une remontée durable des marchés. ©Dieter Telemans

Vincent Juvyns (JPMorgan Asset Managment) estime que la remontée actuelle des marchés d'actions n'est pas durable. Et ce en raison du fait que le pic de l'épidémie de Covid-19 n'a pas encore été atteint.

Le Bel 20 est récemment entré en "bull market", ce qui signifie qu’il a pris plus de 20% depuis son dernier point le plus bas, touché en mars. Les autres indices européens et américains ont suivi la même tendance. Mais ils restent en deçà de leurs sommets atteints en février. La récente remontée des marchés d’actions en Europe et aux Etats-Unis ne doit pas leurrer les investisseurs, selon Vincent Juvyns, global strategist chez JPMorgan Asset Management. Car la pandémie de Covid-19 n’a pas encore touché à sa fin. Il admet qu’il est difficile de prévoir l’impact économique de l’épidémie et de la période de confinement qui en résulte partout dans le monde. Malgré tout, il observe quelques éléments positifs.

La remontée actuelle des marchés d’actions est-elle durable?

"La BNB a calculé que la baisse du PIB s’élèverait à 8%, et l’Insee, en France, évalue à 35% la perte d’activité économique."
Vincent Juvyns
JPMorgan Asset Managment

Je ne pense pas. La remontée actuelle n’est pas durable. Elle est temporaire car les marchés sont convaincus que l’approche monétaire et budgétaire sera suffisante pour éviter que la crise économique ne s’éternise. Cette conviction est renforcée par les mesures de distanciation sociale fortes. Ces deux facteurs ont permis aux marchés de se redresser. Mais pour que la tendance reste durable, il faudrait que l’on ait atteint le pic de l’épidémie. En Asie, il a été atteint, mais en Europe et aux Etats-Unis, ce n’est pas encore le cas. De plus, les incertitudes demeurent sur les mesures de distanciation sociale. On ne sait pas combien de temps cela va encore durer. Il faudrait une stratégie de sortie, qui nécessite des tests. Les pays qui ont contenu l’épidémie ont testé massivement leur population. L’Autriche, l’Allemagne et la Corée du Sud sont plus avancées vers la sortie. Le coût économique de cette situation est gigantesque. On ne sait pas combien de temps l’épidémie et le confinement vont durer. Il est difficile de mesurer l’impact économique. La BNB a calculé que la baisse du PIB s’élèverait à 8%, et l’Insee, en France, évalue à 35% la perte d’activité économique.

Qu’est-ce que cela signifie pour l’investisseur?

"Ce n’est pas le moment d’être à l’achat sur les marchés. A court terme, le point bas n’a pas été touché."
Vincent Juvyns

Pour l’investisseur, il s'avère difficile d’évaluer l’impact économique de la pandémie. À la faveur de la chute des marchés, la valorisation des actions a baissé par rapport aux bénéfices attendus. Mais avec la contraction des bénéfices des sociétés, la valorisation reste trop optimiste. Les ratios cours/bénéfice restent trop élevés et ne sont pas réalistes. Ils sont 40% plus élevés qu’en 2007-2008, lors du précédent choc économique. Actuellement, le ratio cours/bénéfices du S&P 500 tourne autour de 24 fois. Il n’est pas si attractif si l’on s’attend à une baisse de 40%. Le choc ne sera donc pas temporaire. Ce n’est pas le moment d’être à l’achat sur les marchés. A court terme, le point bas n’a pas été touché. Mais pour les investisseurs avec une approche à long terme, l’occasion se présente d’acquérir des titres qui ont baissé et qui vont retrouver de la valeur.

Quelle sera la forme de la reprise économique?

Au premier trimestre, l’impact de la pandémie résultera en une croissance et une activité économique en recul. L’activité économique s’est arrêtée. La Banque de France table sur un recul au premier trimestre. Au deuxième trimestre, ce sera aussi le cas. La question reste ouverte sur une reprise en U, V, W. Notre conviction reste qu’au troisième trimestre, l’activité va repartir, mais le retour ne sera pas franc et massif, même si la situation chinoise s’avère rassurante. Là-bas, c’est redevenu business as usual. On a assisté à une reprise en V des perspectives futures. Mais en Europe et aux Etats-Unis, tant que la pandémie sévit, il est difficile de prévoir une remontée.

La suspension des dividendes et des programmes de rachats d’actions risque-t-elle d’avoir un impact durable sur les marchés et pour les investisseurs?

La suspension des dividendes en Europe répond à une demande bien précise. Les banques en particulier ont vu d’ailleurs l’annonce rapidement s’intégrer dans le cours de leurs actions. Couper son dividende quand on traverse une difficulté économique suscite l’inquiétude des investisseurs. Mais couper son dividende à cause d’une injection des régulateurs n’inquiète pas. Les banques ne se trouvent pas en difficulté fondamentale. Durant les dix dernières années, elles ont renforcé leurs liquidités. Elles sont devenues un acteur de soutien de l’économie.

Mais les rachats d’actions ont soutenu la progression des marchés jusqu’à présent.

"Les investisseurs à long terme reviennent sur les marchés à l’affût de bonnes affaires."
Vincent Juvyns

On commence à voir un signal aux États-Unis mais le contexte de suspension des rachats d’actions reste en discussion. Le message n’est toutefois pas négatif pour les marchés. Dans ce contexte de crise, les introductions en bourse et les rachats d’actions diminuent. Cette diminution est moins négative qu’en temps de croissance économique. On voit plutôt des flux positifs vers les actions depuis le mois de mars. Les investisseurs à long terme reviennent sur les marchés à l’affût de bonnes affaires. Si on investit avec un horizon de cinq ans, les opportunités se multiplient pour acheter des valeurs massacrées pour des raisons d’inquiétude. Mais la crise change la donne. On peut se poser des questions sur les groupes aéronautiques. Or, avec le développement de la classe moyenne dans les pays émergents, il faut s’attendre dans 5 à dix ans à plus de vols aériens qu’en 2019.

Va-t-on tomber en déflation?

On peut se poser la question de l’impact des politiques monétaires ultra-accommodantes sur l’évolution de l’inflation dans le futur. Mais à court terme, durant deux à trois années, l’inflation va rester stable. Dans les chiffres de l’inflation, il se trouve la composante des biens manufacturés où une très faible inflation est observée. Depuis les années 2000, les services ont connu une inflation moyenne de 1,9% contre 0,6% pour les biens manufacturés. La crise actuelle affecte les services avec l’arrêt des activités économiques. L’inflation baisse en conséquence. Le panier d’alimentation des ménages ne pèse pas très lourd dans l’inflation, à peine 15%. Dans les pays émergents, il pèse davantage. A court terme, on va vers de la déflation. De plus, la globalisation continue de peser sur l’inflation. On ne va pas tout rapatrier. De tout temps, l’économie est fondée sur des échanges. Un pays ne peut pas tout fabriquer. On assiste aussi à un autre phénomène dans les habitudes des consommateurs. Désormais, on préfère une forme de jouissance comme une semaine de vacances que posséder une nouvelle voiture. Cela affecte notre consommation.

En Europe, faut-il des eurobonds pour soutenir la croissance économique?

A court terme, la Banque centrale européenne fait tout le job et s'attend à ce que les dirigeants européens suivent. Toutefois, on a vu après la crise de 2012 qu’on a répondu par plus d’Europe. La génération actuelle doit répondre par plus d’Europe. Un budget commun, par l’émission d’eurobonds, sera la réponse. On doit avoir le courage de le montrer dans les actes. Ce sera un game changer.

Du point de vue des investisseurs, vaut-il mieux miser sur l’Europe que sur les États-Unis en raison de l’évolution de la pandémie?

L’Europe se montre plus avancée dans la pandémie et se trouve mieux équipée socialement. Elle n’a pas déployé de plan de 2.000 milliards de dollars mais elle dispose de plein d’outils comme les mécanismes de stabilisation. En 2008, la crise a été moins violente en Europe qu’aux États-Unis. D’un point de vue financier, toutefois, l’approche américaine est plus efficace. Confrontées à une baisse de leur chiffre d’affaires, les sociétés coupent dans leurs coûts, ce qui se traduit par plus de 6,6 millions de chômeurs aux Etats-Unis. On protège la rentabilité des entreprises. Mais la consommation ne s’effondre pas. En Europe, l’approche est plus sociale, avec des aménagements comme le chômage à temps partiel. Mais les entreprises paient l’addition. Leur rentabilité est plus durablement affectée. Il n’y a donc pas de raisons de préférer l’Europe aux États-Unis. De plus, une des leçons que nous devons tirer de cette crise s’avère un recours accru à la technologie. La thématique s'est renforcée avec la crise. Les États-Unis sont plus fortement exposés au secteur technologique. Par ailleurs, les taux d'intérêt risquent de rester très bas en Europe pour très longtemps car avec l'explosion des budgets des Etats, les taux d'intérêt doivent rester bas sinon on va assister à une nouvelle crise de la dette publique. A ce stade, notre préférence va aux États-Unis.

Que faut-il privilégier pour l'investisseur?

Les marchés émergents, et la Chine en particulier, s'avèrent bon marché. Il ne faut pas privilégier seulement les actions. La dette chinoise paraît aussi très attractive. Depuis le début de l'année, les actions A chinoises ont progressé de 5%. L'année passée, la Chine s'était classée parmi les meilleures performances des marchés d'actions dans le monde. Même si on a du mal à cerner les statistiques chinoises, notamment en matière de l'impact sur la population de la pandémie, il faut constater que la Chine a retourné la situation à son avantage. Il suffit de voir les vols spéciaux que le pays a affrétés avec du matériel médical. Il a bien réussi à retourner sa situation en l'espace de deux mois. Cela a renforcé nos convictions que la Chine va jouer un rôle capital dans les prochaines années.

 

Tout savoir sur le coronavirus Covid-19

La pandémie de coronavirus Covid-19 frappe de plein fouet la vie quotidienne des Belges et l'économie. Quel est l'impact du virus sur votre santé et sur votre portefeuille? Les dernières informations et les analyses dans notre dossier. 

Par thématique:

Lire également

Publicité
Publicité