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Charles Michel: "Après cette crise, si nous posons les bons choix, nous serons plus forts"

Charles Michel, ici lors d'une conférence de presse virtuelle le 15 avril. ©REUTERS

Le président du Conseil européen veut ouvrir une nouvelle phase de discussion entre les Vingt-Sept pour tenter de dégager des compromis sur la suite de la gestion de la crise. Il s'agit entre autres de préparer le terrain d'une négociation difficile sur la manière dont le prochain budget commun pourrait servir une stratégie de relance et sur les autres formes que pourrait prendre la solidarité entre les États membres.

Après l’adoption des premières mesures d’urgence face à la crise économique du coronavirus, et alors que les gouvernements européens restent divisés sur la création d’emprunts communs pour permettre à tous les États de se financer à des taux soutenables, Charles Michel ouvre une nouvelle phase de discussion. La réunion par visioconférence que les Vingt-Sept tiendront le 23 avril doit leur permettre de s’accorder sur les grands principes qui baliseront la stratégie de relance européenne, explique le président du Conseil. Et notamment: orchestrer une stratégie de relance par l’investissement.

"C’est une discussion très difficile, soyons honnêtes (...). Il nous faut suivre un processus, avancer étape par étape pour construire des compromis forts."

"C’est une discussion très difficile, soyons honnêtes, parce qu’il y a des sensibilités différentes au sein du Conseil. Il nous faut suivre un processus, avancer étape par étape pour construire des compromis forts", nous a-t-il dit lors d’une interview par visioconférence avec trois autres journaux européens (la Rzeczpospolita, le Frankfurter Allgemeine Zeitung et l’Expresso). Tout en se félicitant du travail déjà accompli: "Tout n’est pas résolu, mais soyons concrets: en quelques semaines, ce que les États membres et les institutions européennes ont décidé ensemble représente 3,8% du produit intérieur brut européen, c’est énorme." Même si ce n’est à l’évidence pas suffisant.

Pour mettre en place un plan de relance par l’investissement à l’échelle européenne, le budget européen est l’outil privilégié. Faut-il augmenter l’enveloppe envisagée pour les sept prochaines années (1,07% du PIB de l'Union)?

"En quelques semaines, ce que les États membres et les institutions européennes ont décidé ensemble représente 3,8% du produit intérieur brut européen, c’est énorme."

En raison du Covid-19, nous devons bien sûr adapter notre proposition pour le prochain budget européen. Je ne veux pas parler de chiffres pour l’instant, ça va être une discussion politique difficile. Ce qui était déjà sur la table, le pacte vert, l’agenda numérique, reste essentiel. Mais ce n’est pas assez.  

Sans parler de chiffres: faut-il augmenter l’enveloppe, ou scinder la période?

Il y a beaucoup d’options, mais je préfère un budget septennal, qui donnerait un signal fort de stabilité. Ce qui pourrait être intelligent, serait de décider d’avancer certains investissements dans les deux premières années, par exemple. Mais bien sûr cela doit être discuté entre États membres pour trouver un accord, j’espère à court terme.  

Le pacte vert doit rester une boussole de la stratégie de relance, d'investissement. Mais il exigera des efforts de la part d’industries qui souvent sortiront exsangues de cette crise, on peut penser au secteur aérien: la stratégie de décarbonation doit-elle être adaptée?

"Il est important de ne pas se concentrer seulement sur le débat sur quel est le meilleur outil pour garantir la solidarité."

Pour certains secteurs qui font face à des difficultés économiques énormes, nous devons être pragmatiques, prendre en compte ce que la situation actuelle signifie pour eux. Mais en même temps, abandonner nos objectifs climatiques, ou notre agenda numérique, serait une erreur fondamentale. Je suis convaincu qu’après ce Covid-19, l’ambition de développer une économie plus circulaire, l’ambition d’investir pour faire de l’Europe un champion vert seront cruciales pour notre prospérité.

Un accord a été trouvé à l’Eurogroupe pour des prêts européens aux États membres qui serviraient aux dépenses de santé. Mais la question reste ouverte pour les autres dépenses: comment les États en difficulté vont-ils pouvoir se financer à des conditions acceptables? Quand ce débat va-t-il reprendre au Conseil?

L’important est que tous les États membres se sont engagés à montrer plus de solidarité au niveau européen. C’est vrai qu’un débat politique demeure sur certains outils possibles. Mais il n’y a pas un seul moyen de faire montre de solidarité entre États. Il est important de ne pas se concentrer seulement sur le débat sur quel est le meilleur outil pour garantir la solidarité.

Mais j’ajoute que montrer de la solidarité, garantir que tous les États membres seront soutenus est le meilleur moyen de garantir demain le bon fonctionnement du marché intérieur, son level playing field. Si nous avions un marché intérieur avec quelques États membres en énorme difficulté, ce serait un problème pour tous les États membres.

À vous entendre, il ne faut pas perdre de temps à discuter d’émissions d’obligations communes parce qu’il n’y aura pas d’unanimité?

"Je pense qu’il sera possible de trouver des compromis pour garantir la solidarité. Et nous devons aussi trouver le bon équilibre entre subventions et prêts."

Non, pas du tout: le choix est clairement de rendre possible le débat sur les mécanismes de financement innovants. La seule chose que je dis, c’est que nous avons besoin de solidarité. Il y a plusieurs outils. La Banque européenne d’investissement en est un, le cadre budgétaire en est un autre et il nous permet d’être innovants. Je pense qu’il sera possible de trouver des compromis pour garantir la solidarité. Et nous devons aussi trouver le bon équilibre entre subventions et prêts. Certains États membres sont plus favorables aux prêts, d’autres aux subventions. Nous utiliserons probablement tous les outils que nous aurons.

Neuf États membres demandent un nouvel "instrument de dette commun", le Parlement européen vient de demander la création "d’obligations de relance": vous semblez éviter d’utiliser ces mots…

La dénomination est une chose, mais ce qui compte ce sont les modalités techniques. L’important pour moi, c’est: comment est-il possible de faire montre de solidarité au travers de la mutualisation. Nous avons déjà des outils qui mettent en œuvre la solidarité. La convergence et la cohésion restent les priorités. Je sais que pour certains États membres il y a une possibilité de faire un pas supplémentaire dans la mutualisation. Pour d’autres États membres, il est important, avant de faire ce pas, d’avoir de la clarté sur le montant de la facture et la manière dont l’argent sera dépensé. Est-il utile de développer des mécanismes innovants? Peut-être, et c’est pourquoi nous avons cette discussion.

Le Premier ministre portugais a récemment reproché à certains pays, aux Pays-Bas en particulier, de bloquer la réponse européenne. Qu’en dites-vous, et quelle est votre stratégie pour sortir d’un clivage Nord-Sud?

"La clarté sur l’approche est une condition préalable pour mettre les États dans une situation plus confortable pour se placer sur la voie de compromis."

Ce serait une erreur d’acculer un ou quelques pays. Ce que je compte faire, c’est travailler très dur pour avoir un dialogue intense avec les États membres. C’est pourquoi je prépare politiquement les prochains Conseils européens – car ce sera un processus. À mon sens, la priorité est de s’accorder sur une approche globale, ce sont les quatre piliers que j'ai proposés (marché intérieur, investissement, relations extérieures, valeurs, NDLR), et ensuite aller dans les détails, pas à pas. La clarté sur l’approche est une condition préalable pour mettre les États dans une situation plus confortable pour se placer sur la voie de compromis.

Combien de temps vous donnez-vous? Un processus trop long ne risque-t-il pas de faire le jeu des partis extrémistes?

Nous devons prendre de nouvelles décisions aussi vite que possible. Mais je suis réaliste: je sais que cela va demander beaucoup d’efforts politiques, beaucoup de créativité.

D’aucuns disent qu’on a deux pandémies dans le monde: le Covid-19 et les nouvelles menaces contre la démocratie. L’Union ne devrait-elle pas dénoncer plus fermement les dérives, en particulier de la Hongrie?

"Je suis convaincu que nous avons les outils, les forces, la volonté politique pour surmonter cette crise."

C’est précisément l’un des quatre piliers que j’ai proposés pour préparer le prochain conseil européen: l’État de droit, la gouvernance, les droits de l’homme, les libertés fondamentales. Il est très important de démontrer que nous sommes capables de gérer la crise en tenant en considération que nous sommes des sociétés ouvertes, démocratiques. Pour rappel, dans ma proposition de cadre budgétaire, en février, il y avait l’établissement d’une sorte de conditionnalité entre le budget et le respect de l’État de droit et la bonne gouvernance.

Jacques Delors disait récemment que cette crise est un "danger mortel" pour l’Union, avez-vous le sentiment que les choix que posera le Conseil dans les semaines, les mois qui viennent seront décisifs pour la survie du projet européen lui-même?

Je n’ai pas une vision aussi pessimiste pour le futur de l’Union. Je pense que ce projet politique est très fort, parce que nous partageons des valeurs fortes. Est-ce difficile, est-ce un défi? Oui. Mais je suis convaincu que nous avons les outils, les forces, la volonté politique pour surmonter cette crise. C’est le grand défi de cette génération. Je pense qu’après cette crise, si nous posons les bons choix, nous serons plus forts.

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