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Comment éviter des embouteillages monstres lors du déconfinement?

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Le télétravail et l'essor des modes de déplacement actifs font partie des solutions. Mais les opérateurs de transport public plaident aussi pour que les entreprises décalent les horaires de travail afin d'étaler l'heure de pointe.

La mobilité représente sans doute l'un des plus gros casse-têtes du déconfinement. Se déplacer sans propager le virus ou être contaminé, ce sera l'enjeu à partir du 4 mai, date à laquelle l'offre de transports publics reviendra à la normale. En observant les pays se trouvant dans une phase plus avancée de la pandémie, on sait déjà que le risque d'un recours accru à la voiture personnelle n'est pas exclu. Comme le souligne le PDG de Keolis dans Le Monde, la fréquentation du métro à Shanghai plafonnait toujours à 60% un mois et demi après la reprise normale des activités. "À l’inverse, beaucoup ayant basculé vers la voiture individuelle, les encombrements automobiles ont fortement augmenté. Et cette situation pourrait durer jusqu’à ce que la pandémie soit complètement vaincue", rapportait Patrick Jeantet.

Doit-on dès lors s'attendre à un retour des embouteillages le 4 mai prochain? Bruxelles Mobilité qui monitore le trafic dans la capitale situe plutôt le moment charnière au 11 mai avec la réouverture de l'ensemble des commerces. Mais l'administration bruxelloise en charge des infrastructures et des déplacements observe déjà une évolution à la hausse du trafic alors que les règles n'ont pas encore changé. "Durant les deux premières semaines de confinement, on avait entre 55 et 75% du trafic en moins sur les grands axes et tunnels par rapport au mois de mars 2019. On note actuellement une hausse de 10% du trafic par rapport à ce constat fait au démarrage", détaille la porte-parole Camille Thiry.

Selon les résultats intermédiaires d'un sondage relatif aux choix de mobilité post-covid mené par le bureau d’études indépendant Espaces-Mobilité et l’ASBL Maestro Mobile, un tiers des répondants indique qu'il utilisera moins qu'avant les transports publics. En grande majorité en raison d'un sentiment d'insécurité par rapport au virus (absence de distanciation sociale et risques de contamination), mais aussi en raison des contraintes telles que le port du masque.

40 km de nouvelles pistes cyclables

Rendu obligatoire dès l'âge de 12 ans dans les transports collectifs par le Conseil national de sécurité, le port d'une protection couvrant la bouche et le nez ne permettra de toute façon pas de retrouver une capacité normale si l'on maintient les règles de distanciation sociale. En effet, la Stib ne tournait pas au ralenti ces dernières semaines contrairement à ce qu'on pourrait penser. Alors que sa flotte entière était opérationnelle, la baisse de 90% de sa capacité s'explique par le nombre limité de voyageurs autorisés par véhicule.

Pour laisser la priorité dans les transports publics aux personnes qui n'ont guère d'autres options, Bruxelles mise sur la solidarité et le civisme.

Pour laisser la priorité dans les transports publics aux personnes qui n'ont guère d'autres options, Bruxelles mise dès lors sur la solidarité et le civisme. Rappelant que deux tiers des déplacements intrabruxellois s'effectuent sur une distance de moins de 5 km, la ministre régionale de la Mobilité invite tous les citoyens en bonne santé à marcher et à pédaler.

Beci déplore l'absence de concertation

"À l’heure où l’emblématique hôtel Métropole de la place de Brouckère est contraint de fermer définitivement ses portes, certaines personnalités politiques n’estiment pas utile de concerter les employeurs et les acteurs économiques à Bruxelles", déplore la Chambre de Commerce et d'Industrie de Bruxelles (Beci) dans une lettre ouverte aux autorités de la Ville de Bruxelles et de la Région ce mercredi. Les représentants des entreprises disent comprendre parfaitement le principe de l'adaptation de l'espace public afin que les mesures de distanciation sociale puissent être respectées, mais cela ne peut pas, à leurs yeux, justifier des initiatives unilatérales. Beci regrette aussi la fermeture du tunnel Léopold II décidée cette semaine alors que certaines entreprises reprendront leurs activités à partir du 4 mai. Pour Bruxelles Mobilité, la baisse actuelle du trafic est perçue comme une opportunité de rattraper le retard. "Nous sommes disponibles et joignables à tout moment, et ceci également pour les ministres, les bourgmestres, les échevins et leurs cabinets", insistent  le secrétaire général de Beci Jan De Brabanter et l'administrateur Olivier Willocx. Selon eux, plusieurs questions telles que la transformation du Pentagone en zone de rencontre limitée à 20km/h auraient nécessité la consultation des employeurs de la capitale.

Outre le soutien apporté aux 19 communes pour développer des "slow streets" (zones de rencontres), Elke Van den Brandt (Groen) s'engage dans une course contre la montre pour compléter le réseau de pistes cyclables séparées existant avant la reprise totale des activités. Alors que le nombre de déplacements global a chuté durant le confinement, les trajets utilitaires effectués à vélo demeurent stables, ressort-il de l'analyse des bornes de comptage qui démontre aussi une explosion des déplacements de loisirs le week-end.

"Au cours des prochaines semaines, nous installerons 40 km de nouvelles pistes cyclables. Cette semaine, le boulevard Reyers et l’avenue Général Jacques en étaient un avant-goût. Lundi, nous nous attaquons à la rue de la Loi. Nous travaillons en priorité sur les grands axes, la petite et la moyenne ceinture. Bien sûr, la situation ne sera pas encore parfaite, mais jamais autant de pistes cyclables n'auront été construites à Bruxelles en si peu de temps", annonce l'écologiste dans une lettre adressée aux Bruxellois ce mercredi. Des moyens d’aider les Bruxellois qui n’ont pas de vélo à s’en procurer rapidement et à moindre coût sont également à l'étude.

Étaler l'heure de pointe

Reste la question des navetteurs qui pourraient être tentés de délaisser le train pour la voiture. Pas d'affolement du côté du ministre fédéral de la Mobilité François Bellot (MR) où l'on rappelle que le télétravail reste la norme selon le Conseil national de sécurité et que la SNCB va tout faire pour mettre un service maximum à disposition des voyageurs, ce qui implique aussi d'augmenter le nombre de wagons quand c'est possible. "Les voyageurs qui ne sont pas en mesure de télétravailler sont encouragés à décaler leurs horaires de travail autant que possible afin d'étaler l'heure de pointe et d'éviter qu'il y ait trop de gens dans les trains", ajoute le cabinet du libéral.

"Mathématiquement, l’offre que nous avons planifiée correspond à l’augmentation de voyageurs qui sera générée par les différentes phases de déconfinement mais dans la pratique, si tout le monde voyage au même moment, la distanciation sociale ne pourra pas être respectée."
Françoise Ledune
Porte-parole de la Stib

Décaler ses horaires pour mieux se partager les capacités du transport public, c'est aussi une manière de résoudre l'équation côté Stib où 44% des voyages sont effectués durant l'heure de pointe du matin (7 à 9 h) et du soir (15 h 30 à 18 h). "Mathématiquement, l’offre que nous avons planifiée correspond à l’augmentation de voyageurs qui sera générée par les différentes phases de déconfinement, mais dans la pratique, si tout le monde voyage au même moment, la distanciation sociale sera difficilement respectée. La solution pour éviter un engorgement lors du déconfinement consiste bien dans une meilleure répartition des voyageurs sur la journée", explique la porte-parole Françoise Ledune de la Stib qui lancera un appel en ce sens aux entreprises et établissements scolaires.

Pour Xavier Tackoen, il faut reprendre la notion "flatten the curve" et l'appliquer à la mobilité. "Dans une société où tout le monde veut se déplacer au même moment, on a toujours cherché à résoudre la saturation par une augmentation de l'offre. Or, celle-ci est aujourd'hui réduite par la distanciation sociale. Mise en évidence par la crise, la dimension temporelle est délaissée depuis toujours alors qu'elle aurait dû être un pilier de Good Move avec, par exemple, une tarification dynamique pour favoriser les déplacements hors heures de pointe", analyse l’administrateur délégué du bureau d’études indépendant Espaces-Mobilités.

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